Calme, réforme et stabilité. Telle pourrait être la devise de la monarchie hachémite, qui a traversé le Printemps arabe sans violence apparente. Elle a su offrir l’image d’une progressive « démocratisation » de son système pour répondre aux demandes populaires de changement politique. La sévère répression des forces d’opposition au cours de l’année 2020 a pourtant mis en lumière un dispositif coercitif dont les logiques, et la contestation ont longtemps été invisibilisées. La dénonciation de la répression, couplée à la diversité et la continuité des revendications sociales, semblent confirmer la fin de la parenthèse enchantée qu’aurait connue la monarchie après 2011.

Cet article repose sur des données collectées lors de différentes enquêtes de terrain réalisées par les auteurs à Amman entre 2017 et 2019, puis à distance courant 2020. Pour des raisons de sécurité et de confidentialité, les entretiens ont été anonymisés.

Introduction

La répression a été aussi forte qu’inattendue en Jordanie. Au cœur de l’été 2020, la Cour de cassation a décidé de l’interdiction des Frères musulmans, principale force d’opposition dans le pays. Quelques semaines plus tard, les autorités annonçaient la fermeture du syndicat des enseignants et arrêtaient un millier de ses membres suite à des mouvements de protestations. En parallèle de cette opération policière d’envergure, les journalistes jordaniens se sont vus interdire la couverture des mobilisations enseignantes, ce qui a entraîné l’arrestation d’une quinzaine d’entre eux. Le dernier épisode de cette série répressive fut l’arrestation du célèbre caricaturiste Emad Hajjaj, après la publication d’un dessin dénonçant la normalisation des relations entre Israël et les Émirats arabes unis.

L’enchaînement de ces évènements détonne avec l’image que cherche à donner la Jordanie, pays stable et « bon élève » moyen-oriental en matière de réformes économiques et politiques. L’histoire récente du pays montre pourtant que le système politique jordanien repose sur la coercition et la répression des voix dissidentes. Le triste cinquantième anniversaire des affrontements de Septembre noir, en 1970 entre l’armée jordanienne et les combattants palestiniens, rappelle la longue histoire du régime en matière de violence politique. De manière certes bien moins dramatique, les contestations sociales et politiques ont été réprimées pendant plusieurs décennies sous la Loi martiale.

À partir de la phase dite « d’ouverture démocratique » des années 1990, le contrôle des opinions plurielles s’est exercé de manière plus discrète. Le système électoral choisi en 1993 a permis d’affaiblir les forces d’opposition, tandis que la profession journalistique a été strictement encadrée dans le but de reproduire le discours officiel d’un pays « en voie de démocratisation ».

Les évènements répressifs de 2020 ne relèvent donc pas tant d’une escalade autoritaire que de la visibilisation de pratiques jusque-là dissimulées. Les ressorts de ce dévoilement des stratégies coercitives du pouvoir en place sont au cœur de cette analyse. Le récit de la perpétuelle « réforme » du système politique jordanien, cultivé depuis les années 1990, a de manière générale perdu de sa crédibilité au fil de la répression continue infligée aux partis politiques, aux syndicats et aux médias. La progressive visibilisation des pratiques coercitives semble s’être réalisée en trois étapes principales.

La première s’ancre dans le temps long, dès le lendemain des mouvements populaires du Printemps arabe. Derrière l’annonce immédiate, puis la mise en place de réformes politiques, les autorités ont cherché parallèlement à affaiblir les voix d’opposition, Frères musulmans en première ligne. Une seconde étape est franchie en 2019 avec l’arrestation d’une quinzaine d’activistes politiques, notamment en raison de publications sur les réseaux sociaux, critiques vis-à-vis du pouvoir jordanien ou du roi lui-même. La troisième vague correspond à la phase récente de répression à l’encontre des journalistes, du syndicat des enseignants et à nouveau des Frères musulmans.

La crise économique provoquée par l’épidémie de la Covid-19 a fait basculer la stratégie des autorités vers une répression préventive accrue, et donc visible, pour éviter toute mobilisation sociale, au risque de mettre à mal leur discours de démocratisation. En parallèle, l’accroissement des revendications exprimées par les formations politiques structurées a entraîné une répression plus large par le pouvoir central, soucieux d’asseoir à nouveau son autorité. La phase récente semble ainsi consacrer la fin d’une « parenthèse enchantée » pour la monarchie hachémite, qui était parvenue, depuis 2011, à cultiver l’image d’un pouvoir capable de juguler et de répondre sans violence aux revendications populaires.


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Partie 1 : Un pouvoir façonné par le contrôle

Partie 2 : Après le Printemps, la répression