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« Chrétiens d’Orient » en France et en Syrie : Enjeux politiques et redéfinitions identitaires

Noria Research

Depuis 2013, les guerres en Irak et en Syrie ont ravivé en Europe le thème de la persécution des chrétiens au Moyen-Orient, dans un contexte de victimisation des minorités religieuses face au péril islamiste. Le cas français est particulièrement révélateur des mobilisations associatives, idéologiques et politiques qui voient le jour en faveur des « Chrétiens d’Orient ». Loin de rendre compte de la diversité des positionnements chrétiens, l’utilisation de cette catégorie contribue, dans les contextes français comme syrien, à la production de redéfinitions identitaires.

L’expression « Chrétiens d’Orient » est couramment utilisée en France pour désigner les adeptes du christianisme au Moyen-Orient, se référant à une tradition historique selon laquelle, depuis Saint Louis et François Ier, la France en serait la protectrice. Ce terme apparaît dans le contexte des massacres de chrétiens au Mont-Liban et à Damas en 1860 qui, mobilisant fortement l’opinion publique française, provoquent intervention militaire et élan humanitaire. Des associations de soutien à ces « Chrétiens d’Orient » sont ainsi créées, à commencer par l’Œuvre d’Orient.

Mais l’usage de cette expression, que renforce l’emploi de majuscules, est également synonyme d’assignation identitaire et de réduction à la seule composante confessionnelle. Elle englobe et homogénéise des populations chrétiennes qui, dans les faits, se distinguent par la variété de leurs affiliations ecclésiastiques ou de leurs conditions socio-politiques[mfn]Voir, à ce sujet, Bernard Heyberger, Les chrétiens d’Orient,PUF, 2017.[/mfn]. Loin de désigner un groupe homogène ou concentré sur un seul territoire, elle unifie une réalité mouvante dont de nombreux membres ont souvent créé des diasporas à travers le monde[mfn]Aujourd’hui, hormis les coptes en Égypte, toutes les Églises orientales comptent plus de fidèles en diaspora que dans leurs terres d’origine. Voir Heyberger, op. cit.[/mfn].

L’expression « Chrétiens d’Orient » renvoie donc à un héritage historique et orientaliste, qui s’est trouvé massivement réemployé depuis 2013. Les événements ayant touché l’Irak et la Syrie ces dernières années ont en effet ravivé le thème de la persécution des chrétiens au Moyen-Orient, dans un contexte de victimisation des minorités religieuses face au péril islamiste. Dans ce contexte, de nouvelles structures ont vu le jour afin de « porter secours à ces chrétiens persécutés[mfn]Extrait de documents destinés à la levée de fonds pour une association française.[/mfn] ». Sur le plan politique, divers acteurs se mobilisent : députés réunis en groupes de travail dédiés à la question[mfn]Voir, par exemple, le « Groupe de travail sur les chrétiens d’Orient »rassemblant près de 115 députés.[/mfn], mairies habillant leur façade de banderoles indiquant leur solidarité avec ces populations chrétiennes[mfn]Projet « Les mairies avec les Chrétiens d’Orient ».[/mfn], personnalités politiques prenant la parole en leur faveur devant le Parlement européen[mfn]Voir, par exemple, l’intervention de Mireille d’Ornano en mai 2017.[/mfn] ou les Nations Unies[mfn]Discours de Laurent Fabius lors de la réunion ministérielle du Conseil de Sécurité (27 mars 2015).[/mfn]. On montrera donc comment la multiplication de ces initiatives tend à simplifier une réalité plurielle et accélère la redéfinition identitaire des populations chrétiennes encore présentes au Moyen Orient.

La réflexion qui suit s’appuie sur une double démarche ethnographique menée tant auprès des dispensateurs que des bénéficiaires de ce mouvement de solidarité en faveur des « Chrétiens d’Orient[mfn]Laetitia Atlani-Duault, Au bonheur des autres : anthropologie de l’aide humanitaire, Paris, Société d’ethnologie, 2005.[/mfn] ». Mon terrain de recherche s’est étalé sur six mois, entre février et août 2016, pendant lesquels je fus membre d’une association française œuvrant sur ces questions, ce qui m’a permis d’en étudier le fonctionnement et les dynamiques. Cette démarche s’est ensuite enrichie, au cours de l’année 2017, d’observations menées lors d’événements organisés en France par cette même association, ainsi que d’entretiens menés avec d’anciens bénévoles partis en Syrie.

Une jeunesse française mobilisée pour la défense des « Chrétiens d’Orient »

En 2013, suite à la prise du village de Maaloula en Syrie, une nouvelle association de défense des « Chrétiens d’Orient » voit le jour. Au départ proche des milieux politiques d’extrême-droite, cette structure s’est d’abord centrée autour des milieux catholiques et conservateurs français, s’adressant notamment à la jeunesse. Elle fonde son action sur l’envoi en Syrie, Irak, Liban, Jordanie et Égypte de « volontaires », âgés en moyenne de 18 à 30 ans. Cette mobilisation participe d’une logique plus large : agir pour la défense des valeurs et de l’héritage chrétiens « aujourd’hui menacés, là-bas comme ici[mfn]Extrait de documents fournis aux nouveaux volontaires (février 2016)[/mfn] ». Cette association se situe en effet dans la mouvance de la « Manif pour Tous » et du « Printemps français », qui mobilisent en France une jeunesse issue de milieux majoritairement catholiques et conservateurs[mfn]En témoigne, par exemple, l’apposition au compte Twitter de la « Manif pour Tous » du noun, lettre arabe « n/ن » employée par l’organisation État Islamique pour marquer les maisons des chrétiens lors de la prise de Mossoul (été 2014) et reprise depuis comme symbole de soutien aux « Chrétiens d’Orient ».[/mfn].

Ces démarches s’inscrivent dans une structuration préexistante de l’imaginaire catholique et visent à répondre à la nécessité d’« organiser le combat des catholiques pour leur propre survie dans une société en cours de sécularisation[mfn]Denis Pelletier, Jean-Louis Schlegel (dir.), À la gauche du Christ : les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, Paris, Éditions du Seuil, 2012[/mfn] ». Ainsi, comme le souligne le Père William Marie Merchat, correspondant de l’Œuvre d’Orient en charge de la pastorale des jeunes à Alès :

« [On] constate de plus en plus, notamment chez les jeunes catholiques, un sentiment d’être en minorité qui crée une insécurité, avec par conséquent une identité marquée plus forte. Il y a des partis et des courants d’idées qui se nourrissent de cela, y compris dans l’Église ; des courants traditionalistes qui assimilent la persécution des chrétiens d’Orient à un appel à une nouvelle croisade[mfn]Camille Lons, « Une compassion très politique pour les chrétiens d’Orient sur fond de crise identitaire des Français catholiques », Orient XXI, 26 avril 2016, en ligne consulté le 23/03/2018[/mfn]. »

 « Le but de l’association est clair : faire connaître la ligne de Bachar et la normaliser »

De fait, ces séjours au service des « Chrétiens d’Orient » participent à la construction d’une identité forte pour cette jeunesse, comme le souligne un ancien volontaire en Syrie :

« partir avec [cette association] permet de se constituer un vrai réseau : pendant plusieurs semaines, on se retrouve entre gens du même âge, issus du même milieu ou qui partagent les mêmes opinions. […] Quand on rentre, il faut veiller à prendre du recul pour éviter le ‘‘syndrome du volontaire de retour de mission’’, devenu le parfait petit soldat pro-Bachar : à vingt ans on s’enflamme vite, scandalisé par les exactions des terroristes – qu’ils s’appellent Daesh, Al-Nosra ou Armée Syrienne Libre[mfn]Extrait d’entretien, 12/02/2017[/mfn]. »

L’absence de réelle formation proposée à ces jeunes avant leur départ les rend particulièrement influençables une fois sur le terrain. Confrontés à des réalités sociales et politiques complexes qu’ils peinent à comprendre, leur seul référent est alors leur « chef de mission[mfn]Employé chargé de gérer, sur le terrain, les volontaires et activités de l’association[/mfn] », figure souvent proche de milieux traditionalistes ou d’extrême-droite. En Syrie, les volontaires sont ainsi confrontés à un discours pro-Bachar et pro-Russe, alimenté de théories du complot proches de celles de Thierry Meyssan[mfn]Comme dans un article daté du 11/09/2018[/mfn]. Ainsi, comme le souligne un ancien volontaire :

« Le but de l’association est clair : faire connaître la ligne de Bachar et la normaliser, en montrant sa logique et sa cohérence. Certes, il a commis de nombreuses exactions, à commencer par ce qui se passe dans les prisons du régime ; mais dans la mesure où les États-Unis font la même chose… […]Cette action de [l’association]est assez évidente : beaucoup de nouveaux volontaires arrivent d’abord assez méfiants envers le régime, imprégnés des discours des médias occidentaux ; mais après quelques temps à nos côtés, ils repartent beaucoup plus conciliants [vis-à-vis de Damas][mfn]Extrait d’entretien, 08/02/2017[/mfn] ».

Mobilisations politiques françaises autour des « Chrétiens d’Orient »

Au-delà de la cause humanitaire, cette mobilisation en faveur des « Chrétiens d’Orient » est également au service d’objectifs politiques conservateurs et d’une forme de prosélytisme moralisateur.D’une part, il s’agit d’apporter « une aide matérielle et morale aux Chrétiens d’Orient » ; de l’autre, « sensibiliser l’opinion publique française aux dangers auxquels les Chrétiens d’Orient sont aujourd’hui confrontés, pour restaurer le lien qui s’est distendu entre la France et les Églises orientales[mfn]Présentation officielle de l’association d’après son site Internet, consulté le 20/02/2017[/mfn] ».

« Cette stratégie de communication participe d’une réhabilitation du régime de Bachar al-Assad »

Tout en réactivant la tradition faisant de la France la protectrice des « Chrétiens d’Orient », sous couvert de relayer le point de vue des « Chrétiens d’Orient » et proposer « un autre éclairage » sur les événements en cours au Moyen-Orient, il s’agit de défendre la réaction autoritaire de Bachar al-Assad. Ainsi est décrite la reconquête par le régime d’Alep-Est, aux mains de l’opposition depuis l’été 2012 :

« Le 12 décembre 2016 restera dans les annales en Syrie comme le jour du début de la délivrance d’Alep. Après cinq ans de guerre, cinq ans de combats, cinq ans où la mort et la destruction étaient omniprésentes, les groupes armés qui occupaient la partie Est de la ville ont enfin accepté de rendre les armes.Les rues s’emplissent, les gens fêtent ce qu’ils n’attendaient plus et les civils d’Est et d’Ouest se mêlent pour ne former à nouveau plus qu’un peuple, le peuple syrien qui malgré l’horreur est resté digne et a fait preuve d’une résistance inouïe face à la barbarie[mfn]Extrait tiré du site Internet de l’association, consulté le 26/02/2017[/mfn]. »

Cette stratégie de communication participe ainsi d’une réhabilitation du régime de Bachar al-Assad. Celui-ci reste un dictateur, mais ses exactions sont fréquemment passées sous silence ou justifiées. Présenté comme le « protecteur des Chrétiens », il est d’abord un « moindre mal » dans la situation actuelle car seule figure capable de « protéger les disciples du Christ contre la barbarie de l’islam[mfn]Extrait d’entretien, 08/02/2017[/mfn] ». Ces discours trouvent un écho dans certaines sphères politiques françaises.

Ainsi, en janvier 2015, l’association a organisé une rencontre entre le Groupe interparlementaire d’amitié France-Syrie (dont la majorité des membres sont des élus Les Républicains) et Mgr Jean-Abdo Arbach, archevêque de Homs, Hama et Yabroud, afin de « recueillir des informations sur la situation concrète de la population syrienne et plus particulièrement des minorités chrétiennes[mfn]Voir le compte-rendu publié le 21/01/2015 et disponible en ligne.[/mfn] » . Ses membres ont également participé à plusieurs réunions du Groupe d’étude sur les Chrétiens d’Orient à l’Assemblée nationale, présidé par Valérie Pécresse (LR) et composé de nombreux élus Les Républicains, Debout la République (Nicolas Dupont-Aignan) ou apparentés Rassemblement National (RN) (Gilbert Collard).

Ce travail de lobbying auprès des parlementaires français prend également la forme de rencontres organisées entre Bachar al-Assad et certains élus, tels les députés Thierry Mariani (LR) ou Nicolas Dhuicq (LR) en janvier 2017. Suite à l’élection de Robert Ménard (RN) à la mairie de Béziers, les membres de cette même association ont permis le jumelage de la ville, fin 2014, avec Maaloula, village chrétien syrien érigé en symbole du christianisme oriental persécuté[mfn]Situé au nord-est de Damas, ce village à majorité chrétienne et où est encore parlé l’araméen (« la langue du Christ ») fut le théâtre de violents combats contre les djihadistes entre septembre 2013 et avril 2014. Sur le site web de l’association (consulté le 22/11/2018), on peut ainsi lire : « Au cours du mois de septembre[2013], le village de Maaloula est assailli par les terroristes du Front Al-Nosra. Les églises sont brûlées, les populations massacrées ou contraintes à l’exil, dans le dénuement le plus total ».[/mfn]. Enfin, ces mobilisations politiques autour de la catégorie des « Chrétiens d’Orient » s’incarnent également lors d’événement culturels. Ainsi, la Nuit aux Invalides pour les chrétiens d’Orient du 23 juin 2016 a rassemblé plus de 2000 visiteurs, dont des figures telles Jean d’Ormesson, Michael Lonsdale, Rachida Dati, Philippe de Villiers ou François Fillon. Les prises de position de ce dernier, alors candidat à l’élection présidentielle, concernant sa volonté de collaborer avec Damas pour permettre la défense des « Chrétiens d’Orient » illustrent l’impact que peuvent avoir de telles actions en termes de diffusion d’un certain type de discours sur la Syrie.

Maaloula, le couvent Mar Taqla (Sainte Thècle). Situé au nord-est de Damas, ce village à majorité chrétienne et où est encore parlé l’araméen (« la langue du Christ ») fut le théâtre de violents combats contre les djihadistes entre septembre 2013 et avril 2014. © Pavel Sepi/Shutterstock.com

Des chrétiens de Syrie aux « Chrétiens d’Orient » : représentation sélective des identités

Dans la sphère humanitaire, ce mouvement en faveur des « Chrétiens d’Orient » fonctionne selon un principe de solidarité sélective, donnant la priorité aux personnes partageant la même foi. Peu impliqué dans les réseaux de coordination humanitaire, il déploie son aide en s’adressant directement aux représentants des Églises locales, fidèles au régime, et en ne considérant que les listes de bénéficiaires que ceux-ci lui transmettent. Malgré quelques actions ponctuelles en faveur de groupes sunnites, yézidis ou sabéens-mandéens, cette démarche s’appuie sur un ciblage des populations selon leur religion, au détriment d’autres formes d’appartenance ou de lien social. Elle fait donc le choix d’une lecture confessionnelle, qui accroît les clivages communautaires et place les chrétiens dans une situation privilégiée au sein du champ humanitaire.

« La catégorie « Chrétiens d’Orient » uniformise les positionnements multiples des Syriens de confession chrétienne »

Plus encore, l’utilisation de la catégorie des « Chrétiens d’Orient » uniformise les positionnements multiples des Syriens de confession chrétienne. En effet la proximité de nombreux responsables religieux avec le régime, loin d’être unanimement partagée, a provoqué une fracture entre les positions de ces derniers et celles de certains croyants – fracture qui s’est encore accrue suite aux soulèvements de 2011. Ces derniers se voulaient, à l’origine, multi-communautaires : ainsi, tandis que responsables des Églises orthodoxe et catholique apportaient officiellement leur soutien à Bachar al-Assad, d’autres figures chrétiennes – tel le réalisateur Bassel Shehadeh – devenaient symboles de la révolution.

Pourtant, dans les médias occidentaux, cette opposition de responsables chrétiens au régime est rarement mentionnée. De nombreux acteurs médiatiques et politiques tendent à préférer une lecture communautaire du conflit en Syrie, faisant écho à la stratégie déployée par Damas de victimisation des minorités syriennes face au péril islamiste afin de fragmenter le mouvement d’opposition au régime. Ce mouvement de solidarité envers les « Chrétiens d’Orient » participe de la même démarche : par son étroite collaboration avec des prélats chrétiens souvent proches du régime, il ne rapporte les témoignages et propos que d’une partie des chrétiens de Syrie. Il contribue ainsi à présenter le soutien des « Chrétiens d’Orient » à Bachar al-Assad comme le choix d’un « moindre mal » face au « péril djihadiste » et se justifie par une nécessaire solidarité entre « minorités » face aux revendications de la majorité sunnite.

« L’emploi de cette expression participe à la lecture d’une guerre confessionnelle et civilisation »

Le mouvement de soutien aux « Chrétiens d’Orient » illustre la façon dont la construction de cette catégorie s’organise autour de mobilisations idéologiques. Les « Chrétiens d’Orient » sont ainsi devenus une catégorie d’action publique pour les ONG et d’action politique pour les conservateurs et le régime syrien, qui leur octroie une gestion particulière. Elle fait également écho à la crispation identitaire de certains milieux catholiques conservateurs, inquiets du déclin de la pratique religieuse, de la montée de l’islam et de la négation des prétendues valeurs chrétiennes que la France, fille aînée de l’Église, serait supposée incarner. Mais l’emploi de cette expression a d’autres conséquences : en ne rapportant les propos que d’une seule partie des Syriens de confession chrétienne, elle participe, de manière performative, à la lecture d’une guerre confessionnelle et civilisationnelle.