Début mai 2012 en Russie, le printemps semblait avoir apporté un peu de calme après le cycle contestataire de l’hiver. Alors que la fièvre « blanche » s’était apaisée et que Vladimir Poutine s’apprêtait à commencer son troisième mandat, la vie politique russe paraissait reprendre un cours ordinaire.

De façon inattendue, la manifestation du 6 mai contre l’intronisation du nouveau président a attiré plus de 50 000 personnes, un chiffre tout à fait remarquable en Russie. A compter de cette date, le mouvement a repris du souffle, lançant de nouvelles formes de contestation telles que l’occupation pacifique de plusieurs places (grâce au sigle de ralliement #occupyAbai sur le réseau social Twitter), et les « promenades populaires », durant lesquelles les manifestants se déplaçaient dans les rues sans slogans ni panneaux, arborant simplement leurs rubans blancs. A la lumière de ces récentes mobilisations, les prédictions d’essoufflement des manifestations avec la fin du cycle électoral se sont manifestement trouvées contredites.

Cet article ne prétend tirer aucune conclusion définitive. Il est cependant possible de dresser aujourd’hui un bilan provisoire et une analyse des événements qui ont bouleversé la vie politique russe depuis décembre 2011.

Basé sur des enquêtes de terrain menées à Moscou, où, depuis décembre 2011, l’auteur suit les manifestations en tant qu’observateur indépendant, cet article propose une analyse du mouvement contestataire en le replaçant dans le contexte de la transition russe : un chemin sinueux de vingt-cinq ans, fait d’accélérations, d’impasses, de retours en arrière et de virages imprévus.

Où en est-on?

A la veille des élections législatives du 3 décembre 2011, personne n’avait su anticiper un cycle protestataire d’une telle portée. L’inertie qui avait caractérisé la société russe pendant la période poutinienne était pour certains la preuve de la solidité du pacte social (abdication politique contre stabilité et enrichissement économique). Pour d’autres, elle n’était que le résultat des traumatisantes et douloureuses années 1990, ou traduisait l’héritage impérissable de la tradition orthodoxe, autocrate et patrimoniale russe1. Quelles qu’en soient les raisons, il est intéressant de remarquer, comme le fait Sam Green, chercheur à la Fondation Carnegie de Moscou, à quel point la société, du fait de son inertie, avait été privée des facteurs censés influencer la transition.2

Le mouvement blanc a formellement démenti ces conclusions hâtives. Il a révélé l’existence d’un mécontentement croissant d’une partie significative de la société. Perçu depuis longtemps par de nombreuses études d’opinion, le mouvement a finalement matérialisé ce mécontentement aux yeux de tous.3

Cependant, la nouveauté fondamentale a été l’incarnation de ce sentiment (jusque-là inexprimé et passif) par un large mouvement d’opposition, dont l’absence remontait à la fin des années 1990. S’ensuivit un retour sur la scène politique de la société en tant que telle, et non pas de groupuscules d’activistes. Bien que les manifestations soient restées confinées aux grandes villes (principalement Moscou et Saint-Pétersbourg), toutes les couches sociales sont plus ou moins représentées, et la contestation, autrefois « sport » d’élite, est devenue « sport » de masse, particulièrement au sein de la jeunesse et de la classe moyenne urbanisée, qui constituent les deux piliers de ce mouvement très hétérogène politiquement. Composé de libéraux, communistes, nationalistes et écologistes, il a su jusqu’à présent conserver une unité remarquable, en mettant de coté les différences propres à chacune de ces tendances politiques en se focalisant sur un rejet commun du système semi-autoritaire poutinien. Le Manifeste pour la Russie Libre, document récemment adopté par les leaders du mouvement, donne un bon exemple de la façon dont l’opposition a su trouver un solide consensus sur les questions qui touchent à la démocratisation du système politique en se concentrant sur la réforme de la loi électorale et de la loi sur les partis, la tenue de nouvelles élections parlementaires et présidentielles, la libération des prisonniers politiques et l’abolition de la censure ; le lien fondamental entre ces thèmes étant encore une fois la condamnation commune de Vladimir Poutine et de son système.

Le réveil de la société civile et l’unité de l’opposition ont provoqué de premiers résultats tangibles en termes d’ouverture du système politique. Un projet de loi visant à la réintroduction des élections directes pour les gouverneurs des provinces – élections dont la suppression par Poutine en 2004 constituait l’un des éléments centraux de la construction de sa « verticale du pouvoir » – a été déposé à la Douma. Bien que le texte soit restrictif, comportant un « filtrage » des candidats (qui doivent être parrainés par des élus locaux et pourraient être appelés à soutenir une consultation préalable avec le Président de la République), il va néanmoins dans le sens d’une libéralisation politique des sujets régionaux.

La tournée électorale locale du printemps dernier a confirmé que la bataille pourrait passer des rues de la capitale et de Saint-Pétersbourg aux bureaux de vote régionaux. Les élections municipales à Astrakhan (ville située sur l’embouchure de la Volga) ont attiré plus de mille observateurs volontaires, provenant de la seule ville de Moscou. La grève de la faim du candidat du parti d’opposition Russie Juste Oleg Shein, qui accuse les autorités de fraudes massives, a fait la une des quotidiens nationaux, chose impensable quelques mois auparavant. Enfin, la défaite de Russie Unie aux élections municipales de Togliatti et Iaroslav face à des candidats indépendants issus de la société civile illustre parfaitement la crise du parti du gouvernement, et montre qu’en dépit de la disparité des moyens, l’opposition, quand elle parvient à dépasser ses divisions internes, est en mesure de remporter un rendez-vous électoral.

Selon toute probabilité, la réintroduction des élections directes des gouverneurs devrait alimenter davantage encore l’engagement politique, et pourrait servir de laboratoire pour l’opposition. Elle pourrait en outre conduire à l’apparition de plateformes et de stratégies d’opposition communes expérimentales, et ainsi contribuer à l’érosion du monopole politique du parti du gouvernement, accentuant encore ses luttes internes.

On constate également que la loi sur les partis politiques, une fois amendée, rabaissera le seuil des membres nécessaires à la fondation d’un parti de 40 000 à 500. Là aussi, plusieurs aspects restrictifs ont été maintenus et la loi est loin d’être complètement ouverte, notamment du fait que les partis resteront soumis au pouvoir discrétionnaire du ministère de la Justice, qui pourra toujours et sans difficulté décider de leur fermeture immédiate. Il n’en demeure pas moins que cette loi représente indiscutablement un pas en avant, qui pourrait mener à l’enregistrement de nombreux partis politiques tels que la formation libérale de Boris Nemtsov et le Front de Gauche de Sergei Udaltsov, et ainsi contribuer à institutionnaliser l’opposition extra-parlementaire. Cela pourrait en outre faciliter la création de sujets politiques alternatifs et faire émerger de nouveaux leaders, qui semblent être attendus par une grande partie de la société. Enfin, le nombre de signatures de soutien permettant de se porter candidat aux élections présidentielles passera de deux millions à 300 000. Ce barrage, considéré exagérément élevé, avait coûté la candidature de Grigory Yavlisky, leader du parti libéral-écologiste Yabloko, aux dernières présidentielles.

Pour un certain nombre d’observateurs toutefois, ces mesures ne relèvent que d’une tactique visant à désamorcer la tension sociale. Cette ouverture de façade ne serait qu’une étape au sein d’une initiative plus complexe, visant à maintenir une intransigeance totale vis-à-vis des demandes-clés du mouvement (nouvelles élections et démission de Vladimir Churov, à la tête du comité électoral). Les signes de reconnaissance de la légitimité du mouvement par le pouvoir (Medvedev recevant en décembre 2011 les leaders des manifestations) n’auraient été qu’une diversion temporaire avant la reprise de la propagande officielle, afin de discréditer les manifestants, décrits alors comme « prêts à tout » et décidés à replonger la Russie dans le chaos des années 19904 (à ce propos, consulter le « documentaire » Anatomie des protestations diffusé sur la chaine NTV). Certains craignent, à l’instar de Lilia Shevtsova, intellectuelle et publiciste russe, qu’une fois la situation stabilisée, le temps de la répression ne revienne, sous des traits bien plus durs que les arrestations de masse du mois de mai, ou le durcissement de la loi sur les manifestations de rues adopté au début du mois de juin. En somme, les stratèges du Kremlin se seraient encore une fois révélés à la hauteur de leur réputation en termes de gestion technique de l’opinion publique, et auraient remporté une nette victoire sur le mouvement protestataire.

Le mouvement comme manifestation d’une société qui change

Prédire les conséquences de ce début de libéralisation serait aujourd’hui un exercice malaisé. Il semble cependant que cette annonce d’un retour de la répression laisse de côté un certain nombre d’aspects touchant à la nature même du phénomène protestataire, en n’y voyant qu’une explosion inédite dans la participation politique, aussi massive qu’éphémère. Beaucoup pensaient que les quelques semaines de calme qui suivirent l’élection de Vladimir Poutine étaient la preuve que le chapitre était déjà clos et que le mouvement s’était dissous, sans avoir atteint les objectifs irréalistes qu’il se fixait. Cette situation de mobilisation extraordinaire, faute de leaders, de programme défini et d’organisation formelle, aurait représenté la plus grande opportunité ratée des démocrates russes depuis le premier mandat d’Eltsine.

La reprise de la contestation a démenti ces conclusions prématurées : le mouvement a prouvé sa vitalité. Il confirme également sa nature spontanée, et par certains aspects naïve, considérée par les uns comme sa force, sa faiblesse par les autres. Pour autant, ce serait une erreur que de lire le mouvement comme un ersatz d’engagement politique : car il s’agit là bien plutôt d’une étape du lent processus de réintégration des citoyens russes dans le politique, lequel a commencé bien avant la manifestation du 5 décembre à Tchistiye Proudi, le jardin moscovite d’où sont partis les défilés. La contestation doit en réalité être analysée dans la perspective de la multitude de luttes de ces dernières années : celle des mères des conscrits, du mouvement des seaux bleus, des initiatives écologistes, des organisations pour la préservation du patrimoine architectural, et d’une myriade d’autres initiatives qui ont marqué, depuis le milieu des années 2000, le retour d’un engagement citoyen en Russie. Rien de qualitativement nouveau donc, mais plutôt l’accélération d’une tendance déjà présente. L’importance capitale du mouvement a été d’avoir franchi une fois pour toutes un certain cap de participation, fondamental d’un point de vue psychologique : si l’engagement d’opposition est loin d’être devenu une position majoritaire, il n’est plus synonyme de marginalisation politique et sociale.

Enfin, il ne faut pas sous-estimer l’impact d’une crise politique qui va bien au-delà du mouvement lui-même et qui est liée aux profonds changements d’une société prise dans un processus de modernisation qui paraît irréversible. Le développement d’une classe moyenne de plus en plus nombreuse et consolidée, l’ « européanisation » de la société, l’émergence des premières générations nées après la chute de l’URSS et dépourvues de cette forma mentis soviétique, le développement d’Internet et de canaux de communication et d’information alternatifs, etc., constituent autant de facteurs contribuant à l’aggravation de tensions déjà perceptibles entre une société dont la culture politique se raffine, et un régime politique rigide et paternaliste.

Nouvelles perspectives de démocratisation

Il est difficile d’imaginer une inversion des tendances à l’œuvre dans la société russe. En l’absence d’un événement majeur et bouleversant socialement, tel qu’une guerre, capable de réaligner la population derrière un homme fort, il est probable que les contradictions entre société et régime ne fassent que s’aggraver. Le dernier rapport du Centre d’Etudes Stratégiques montre d’ailleurs que le soutien à Vladimir Poutine, bien qu’il reste très élevé, en particulier dans les classes populaires et dans les provinces, se détériore régulièrement.5 Ajoutons que les tensions déjà présentes dans l’élite politique et économique, dont une partie est de plus en plus préoccupée par le décalage entre la société et le pouvoir, pourraient également atteindre un point de rupture. Le rapprochement d’Alexei Kudrin, ministre de l’Economie de 2000 à 2011, avec les manifestants, le projet politique du milliardaire Mikhail Prokhorov, les déclarations du président d’une grande banque russe demandant à Poutine d’annoncer immédiatement que son troisième mandat serait aussi le dernier, sont bien les signes d’un fractionnement de plus en plus accentué de l’élite elle-même.

Vladimir Poutine n’apparaît pas comme la personne la plus à même de mener une libéralisation en profondeur du système politique. Beaucoup regrettent déjà que Dimitri Medvedev n’ait pu mener un second mandat, qui aurait pu mieux préparer la transition. En effet, ignorer purement et simplement la crise politique actuelle pourrait se révéler très dangereux pour le régime lui-même.

Bien qu’extrêmement improbable, le spectre d’une révolution de couleur hante de façon inconsciente la population. C’est un scénario qui ne plait à personne, pas même à l’opposition, en-dehors de sa frange la plus radicale. Et pourtant, il était difficile d’exclure a priori cette possibilité en décembre dernier. Personne n’aurait pu prédire les conséquences d’éventuelles bavures de la part de la police et de victimes accidentelles parmi les manifestants.

A l’heure actuelle, une libéralisation graduelle, poussée par le bas et mise en place par le haut, pourrait constituer un compromis acceptable, susceptible de garantir la sécurité aux élites tout en satisfaisant les nouvelles aspirations démocratiques. Six ans qui amorceraient une éventuelle sortie de Vladimir Poutine, et prépareraient un transfert de pouvoir, cette fois sous l’œil d’une société de plus en plus attentive et décidée à peser sur les processus de prise de décisions. Cependant, ce scénario, qui nécessite un dialogue ouvert entre manifestants et autorités, apparaît de plus en plus improbable, compte tenu de la radicalisation du conflit en cours. Depuis le mois de mai, le recours à la répression de la part du pouvoir augmente l’influence de la fraction conservatrice au sein du gouvernement et marginalise les modérés au sein du mouvement protestataire. Dans ces conditions, il est probable que la crise politique actuelle s’accentue à l’avenir, avec des développements difficilement prévisibles.

Si pour l’instant le destin de la transition russe demeure une question très ouverte, il semble qu’un nouveau chapitre de son histoire ait commencé. C’est pourquoi, en dépit de la complexité de la tâche, s’impose aujourd’hui l’exigence de réévaluer le potentiel démocratique du pays. Une démocratisation russe pourrait entrainer non seulement d’immenses répercussions géopolitiques dans les rapports entre la Russie et « l’Ouest », mais également susciter une redéfinition partielle des systèmes politiques dans certains pays de la Communauté des Etats Indépendants. Il convient de se préparer dès à présent à une telle situation : le printemps arabe a démontré une fois de plus que de tels processus sont souvent soudains, et parfois explosifs.

  1. Voir Andei Konchalovsky, « Protests and the badly ground flour of Russian history », Open Democracy, février 2012
  2. Sam Green, « Russia: Society, politics and the search for community », Pro et Contre, Carnegie Moscow Center, 2011
  3. Mikail Dmitriev, Segey Belanovsky, « Politichesky Krisis v Rossii i vozmozhnye mekhanizmy ego razvitya » (Crise politique en Russie et possibles mécanismes de son développement), Zenter srategicheskih razrabotok, mars 2011
  4. A ce propos, on peut consulter le « documentaire » Anatomie des protestations diffusé sur la chaine NTV.
  5. Mikail Dmitriev, Segey Belanovsky, « Obshestvo i vlast’» (Société et pouvoir), Zenter srategicheskih razrabotok, mai 2012