L’insurrection libyenne a d’abord été un assemblage de mobilisations locales contre un Etat central sclérosé par quarante-deux ans de dictature. Ces soulèvements de villages et de quartiers se sont progressivement coordonnés et sont ainsi parvenus, avec l’aide d’une intervention extérieure, à renverser Mouammar Kadhafi. La volonté de mettre fin au régime en place a permis de maintenir la cohésion d’un mouvement porté par une multitude de groupes sociaux et de réseaux de solidarité disparates. L’imaginaire révolutionnaire qui accompagnait l’insurrection a donné une cohérence à ces diverses mobilisations locales. En dépit des situations très différentes de Misrata assiégée, du Djebel Nefoussa rural ou de Benghazi libérée, le sentiment d’une expérience commune s’est progressivement constitué dans la population libyenne.

Avec la chute du gouvernement central et le passage à un moment dit « post-révolutionnaire », l’espace politique libyen subit une profonde recomposition. Les nouvelles autorités du pays peinent à se coordonner et à constituer un lien entre la dimension locale du soulèvement et l’échelle nationale de l’Etat. Tandis que les structures locales établies durant l’insurrection administrent le pays, l’attention se porte désormais sur le nouveau gouvernement de Tripoli. Cette dichotomie du local et du national provient de la co-existence, en Libye, de deux références politiques : les réseaux de solidarité informels et les canaux officiels de l’Etat. Le contexte d’incertitude actuel pousse l’ensemble des Libyens à se positionner dans les rapports sociaux en fonction leur appartenance communautaire et pour préserver leurs acquis personnels. Cet espace entre des entités locales qui gouvernent sans perspectives d’avenir et une autorité centrale qui attise les convoitises constitue un terrain propice à l’exacerbation des tensions entre communautés en compétition pour les ressources et l’accès au pouvoir. Cet entre-deux instable offre des opportunités pour tirer parti du désordre à ceux qui disposent de ressources sociales et économiques. Ces nouveaux notables sont les principaux bénéficiaires d’une configuration politique nouvelle, dans laquelle les inégalités de la société libyenne d’ancien régime perdurent.

Pour montrer comment l’insurrection a conforté ces modes d’organisation socio-économique, nous procéderons en trois temps. La révolution en Libye a d’abord été politique. Avec la chute du régime, ce sont les entités locales qui sont devenues les principales pourvoyeuses de services à la population. Elles ne possèdent cependant ni les moyens, ni la légitimité pour remplacer l’Etat sur le long terme. Par ailleurs, l’autorité centrale, qui se reconstitue indépendamment des institutions locales, constitue l’objet d’une véritable compétition entre les différentes communautés. Enfin, nous analyserons le rôle de ces nouveaux intermédiaires qui, profitant de la division entre le local et le national, accumulent un capital qui fait d’eux les hommes forts de la Libye actuelle.

L’insurrection libyenne débute le 15 février 2011 comme un ensemble de mobilisations locales décentralisées. En dépit de la répression de l’ancien régime, ces groupes divers se structurent et se coordonnent progressivement. L’insurrection devient ainsi un mouvement national reposant sur une base sociale hétérogène, tout en maintenant un fort degré de cohésion. La multiplication du nombre de groupes sociaux et de réseaux de solidarité sur les territoires libérés alimente la mobilisation jusqu’à la la chute de Kadhafi, qui est tué dans la ville de Syrte le 20 octobre.

La compréhension de la période « postrévolutionnaire » dans laquelle se trouve actuellement la Libye exige de prendre de la distance avec une lecture événementielle du conflit pour analyser les dynamiques qui sous-tendent le moment révolutionnaire libyen. Il est nécessaire de mettre l’accent sur la dimension locale et individuelle des motivations des révolutionnaires. Quels types de perceptions ces derniers ont-ils pu avoir d’eux-mêmes, vis-à-vis de leur propre mobilisation et face à la répression qu’ils subissaient ? Pour de nombreux Libyens, s’impliquer dans la révolution a aussi signifié un moyen d’ouverture et de promotion sociale. Au-delà des récits d’engagement dans une lutte contre l’oppression, les motivations des Libyens répondent à des logiques avant tout locales. Chaque individu et chaque localité poursuit ses propres objectifs durant la période du conflit, et cherchent ensuite à défendre ses gains dans le contexte nouveau.

De plus, la guerre civile n’a pas constitué un tout cohérent : elle a été vécue différemment et n’a pas pris fin au même moment selon les lieux. A l’exception des individus stigmatisés comme « antirévolutionnaires », il n’y a pas eu de démarcation claire entre révolutionnaires et pro-kadhafistes. A présent, dans un espace politique en pleine recomposition, l’ensemble des Libyens, y compris ceux ayant fait preuve d’un certain attentisme pendant les combats, se positionnent selon des logiques communautaires afin de défendre leurs acquis personnels.

Pourtant, si la reconstruction de cet espace politique passe par des luttes et des négociations locales, l’accès aux réseaux nationaux reste l’enjeu principal de la compétition politique. Celle-ci s’ancre dans des divisions déjà existantes, alimentées par quarante-deux ans de dictature. Cette lutte politique est à l’origine de nouvelles divisions sociales, avec des groupes qui s’accaparent le pouvoir, tandis que les communautés les plus faibles sont marginalisées par manque de ressources. Cette émergence au niveau national d’entités locales nouvelles ne constitue pas une transformation conjoncturelle. Au contraire, dans la continuité des modes d’organisation de l’ancien régime, ces nouveaux acteurs s’efforcent de devenir un élément structurant du nouvel Etat libyen.

Résilience d’anciens modes d’organisation socio-économiques

La « Révolution du 17 février » n’a pas provoqué de rupture dans l’organisation de la société libyenne, en dépit du bouleversement politique qu’a représenté la chute de la dictature kadhafiste. En s’appuyant sur la la société libyenne, l’insurrection s’est au contraire appuyée sur la structure socio-économique du pays, contribuant ainsi à renforcer les inégalités qui la caractérisent.

Tout au long de quarante-deux ans de despotisme, d’absence de services étatiques et de prédation économique, la population libyenne s’est appuyée sur des réseaux locaux alternatifs. Ces derniers, fondés sur les relations personnelles, permettaient aux individus de contourner le pouvoir central et d’échapper à ses décisions arbitraires. Bien que nous manquions de données fiables sur l’organisation sociale de l’ancien régime, on peut remarquer la résilience des réseaux de solidarité informels dans la société libyenne. Comme l’indique Ibrahim Hassan, professeur de sciences politiques à l’université de Benghazi :

« Je n’ai jamais rien attendu vis-à-vis de ma carrière académique (…). Brimé et surveillé par le régime, je trouve ma véritable motivation professionnelle dans le commerce que je tiens avec mon frère. Tout marche par réseaux de connaissances pour négocier des contrats. Ce sont des affaires discrètes largement hors de vue de l’ancien régime. » 1

La contestation du régime n’était pas nécessairement l’objectif visé par cette multitude de pratiques quotidiennes à caractère subversif. En agissant ainsi, les individus ont appris à s’organiser sans l’Etat. A travers ces réseaux parallèles, la population réglait par des arrangements locaux les questions d’approvisionnement ou les tensions sociales, sans avoir à  faire appel aux autorités officielles. Les individus s’adaptaient ainsi aux contraintes du système en s’autonomisant.

« Derrière sa propagande et ses méthodes de coercition arbitraires, le régime de Kadhafi tournait à vide, nourri par sa rente pétrolière et détaché de la population, » décrit Abdullah Younes, économiste et homme d’affaires de Benghazi. « Depuis l’embargo des années 1990, la population n’attendait plus rien du régime. L’essentiel de ses activités économiques était basé sur les connexions personnelles. »2

La « Révolution du 17 février » a décloisonné ces réseaux de solidarité, provoquant une véritable effervescence. Une fois mis en lien les uns avec les autres, ils ont immédiatement suscité une croissance sans précédent de l’action collective.

« Nous connaissons bien notre communauté », explique Suleyman, membre du Conseil local d’Ajdabiya. « En dépit de la violente répression qu’a connue notre ville, il a été facile de mobiliser rapidement des ressources sur une large échelle. Chacun a fait profiter son voisin de ses contacts et de ses réseaux personnels, ce qui a permis d’organiser rapidement l’insurrection. » 3

Les entités locales : des acteurs politiques autonomes

Si le renversement du régime de Kadhafi n’a pas provoqué de rupture dans les relations sociales, il a en revanche profondément modifié la structuration des rapports politiques. Dans la période postrévolutionnaire, les entités locales, de taille variable – un quartier, un village, un ensemble de communes – sont devenues les unités de base de l’action politique. Face à la disparition soudaine de l’administration étatique, déjà très réduite sous Kadhafi, ces territoires se sont coordonnés dans un contexte de foisonnement des réseaux de solidarité. Par exemple, la manteqa, simple quartier ou district urbain dans le découpage administratif sous Kadhafi, est devenue un élément central de l’agencement du mouvement révolutionnaire.

On constate ainsi que les premières pratiques d’action publique dans la société libyenne postrévolutionnaire s’inspirent largement des modes d’organisation issus de la mobilisation. « Pour libérer Tripoli, nous avions organisé le soulèvement par quartiers », explique Abdulrahman, conseiller d’Abelhakim Belhaj, le gouverneur de Tripoli entre septembre 2011 et juillet 2012. « Kadhafi avait découpé la ville en quatre districts militaires, nous avons utilisé un découpage administratif selon les onze districts civils. Il était facile d’y fonder des réseaux d’information basés sur les liens personnels. En vue du soulèvement, nous avons préparé des listes secrètes à partir de juin 2011 pour désigner qui serait membre du Conseil local, qui serait responsable de la communication, de l’action militaire… A présent, c’est encore par quartiers que nous gérons la ville ».4 

Chaque entité locale est administrée par un Conseil militaire et un Conseil civil auto-désignés ou parfois élus par la population locale. Ces structures territoriales se sont imposées  dans la vie quotidienne lors de l’insurrection, car elles fonctionnaient à l’échelle locale, celle de l’action collective. Chaque entité a ainsi constitué une unité de base cohérente avec un centre administratif, des lieux de prêches, un tissu économique propre et un vécu commun, source de solidarité.  « Le jour « J » de l’insurrection de Tripoli, les mosquées étaient désignées comme point de ralliement », décrit Mohammed Younes, membre du Conseil municipal de Tripoli. « Elles constituaient des lieux stratégiques car de là, nous avons pu contrôler les haut-parleurs et informer la population de la situation. Ensuite, c’est par quartiers que nous avons organisé des barrages pour bloquer les déplacements des troupes kadhafistes. Après la chute de la ville, les jeunes qui ont mené le soulèvement se sont organisés en kata’ib. Chaque quartier a disposé ainsi de ses propres moyens pour stabiliser la situation ».5

Les conseils locaux qui parsèment le territoire libyen sont la marque d’une décentralisation du pouvoir politique et de l’émergence d’une échelle locale de gouvernement. Cette émancipation des pouvoirs locaux vis-à-vis de Tripoli est également alimentée par l’intervention des ONG et des compagnies privées internationales. Dans un contexte d’insécurité, les acteurs étrangers cherchent à garantir leurs relations au niveau local. Les rapports directs entre les municipalités et ces interlocuteurs étrangers favorisent le renforcement des positions des nouvelles institutions. Les entités locales peuvent donc s’appuyer à la fois sur une légitimité populaire et sur leurs liens directs avec les organisations étrangères pour négocier avec l’autorité nationale. Progressivement, ces nouveaux acteurs s’imposent comme les seuls capables de gouverner leur territoire. « Nous n’avons que très peu de liens avec le gouvernement à Tripoli », déclare un membre du Conseil local de Jadou, une agglomération du Djebel Nefoussa. « Presque aucun représentant du gouvernement ne nous a rendu visite. Les membres du CNT (Conseil National de Transition, en place entre mars 2011 et juillet 2012) n’ont aucune légitimité pour s’ingérer dans nos affaires. Ils ne nous envoient aucune aide économique ou matérielle. Nous en aurions pourtant bien besoin. »6

Les acteurs locaux manquent en effet de moyens de financement pour assurer leur pérennité. Les membres des Conseils affirment vouloir se tourner vers le nouvel Etat libyen pour se financer, faute de moyens propres pour fonctionner sur le long terme. Sur le plan budgétaire, l’action publique informelle des entités locales n’est pas encore institutionnalisée. Confrontées à des difficultés financières, ces autorités ont été forcées de limiter leur action au seul maintien des services d’urgence. Des pans entiers de l’action propre à l’Etat comme l’éducation, la régulation financière et les plans de production des ressources pétrolières ou industrielles se voient reportés dans l’attente du retour d’un pouvoir central effectif.

De plus, les entités locales dépendent du volontarisme de la population et du dynamisme des chaînes de solidarité qu’ils ne font que coordonner. Dans des domaines stratégiques, comme les questions militaires, ou encore la gestion des réseaux électriques, la décision finale reste le fait de ces réseaux sociaux. Une katiba peut parfaitement refuser d’engager une manœuvre ordonnée du le Conseil militaire local, par exemple sous le prétexte d’un manque de munitions ou le caractère trop dangereux de l’objectif désigné. De même, la décision de remettre en état de marche le réseau électrique d’une ville dépend de la bonne volonté des ingénieurs.

Les risques posés par la faiblesse de l’Etat central et le mode décentralisé de gestion du pays sont particulièrement manifestes dans la résolution des conflits locaux. Les kata’ib ne se sont pas dispersées avec la chute du régime de Kadhafi et ont vu leurs tâches évoluer. Après avoir fait la guerre contre Kadhafi, les volontaires sont à présent envoyés aux quatre coins de la Libye pour maintenir l’ordre et la sécurité. Des villes comme Misrata ou celles du Djebel Nefoussa, fortement mobilisées durant le conflit, ont reçu du gouvernement la responsabilité de veiller sur les routes stratégiques, les frontières et les zones reculées du sud du pays. Cependant, sans soutien ni coordination, ces unités se révèlent être un grave facteur de déstabilisation et accroissent les tensions entre certaines communautés. « La tâche que le nouveau gouvernement de Tripoli nous a confiée est immense, difficile», explique un commandant de la katiba Jadou. «Nos hommes sont tous des volontaires. Le Conseil National de Transition nous demande de nous maintenir sur des points stratégiques du pays mais nous ne sommes pas payés et mal équipés. C’est tout juste s’il nous donne de l’essence. Nous devons continuer à nous organiser nous-mêmes pour protéger notre territoire ». 7

Un autre membre de la katiba renchérit : « Originaire de Tripoli, j’ai été affecté à Ghadamès (650 km au sud de Tripoli) et je dois y rejoindre ma katiba une semaine par mois. A chaque fois, je fais le trajet avec ma propre voiture et sur mes propres frais ».

 Le sentiment d’abandon est la source d’une désillusion croissante pour les jeunes combattants : « La seule chose qui nous motive est de monter la garde dans un pays “libre”, pour nous c’est un véritable engagement » confie Ahmed Hissan à un check-point situé près de la frontière algérienne. 8

Les difficultés qu’affrontent ces hommes expliquent en partie la violence disproportionnée dont ils font usage dans les négociations entre communautés. Certaines kata’ib, dépêchées dans le sud libyen pour mettre un terme aux conflits ethniques entre communautés toubous, touaregs et arabes, n’hésitent pas à utiliser la force de manière indiscriminée. D’autres s’engagent dans les conflits locaux et exacerbent ainsi les tensions. Dans la ville de Kufra (1200 km au Sud de Benghazi), la katiba Dera Libya, envoyée pour stopper les affrontements entre Arabes et Toubous a pris fait et cause pour la communauté arabe de la ville. Ces conflits attisent les convoitises : les hommes de cette katiba espèrent s’enrichir en s’emparant du trafic transfrontalier qui traverse les territoires toubous. Suite à de violents affrontements depuis février 2012, la situation est devenue explosive et c’est la stabilité de tout le sud libyen qui est menacée.

Une violente compétition pour la conquête du pouvoir local

En l’absence de structures politiques assurant la redistribution des ressources et maintenant l’ordre sur le territoire, les communautés s’engagent dans une compétition pour s’assurer une sécurité et une voix dans un espace politique libyen en pleine reconstruction. Celles qui ne disposent pas de ressources sociales et économiques suffisantes pour s’imposer sur leur territoire sont marginalisées. De nouvelles hiérarchies apparaissent entre les anciens acteurs de l’insurrection. Les minorités ethniques se retrouvent particulièrement isolées dans ce système de redistribution qui se reconstitue sur la base d’interactions personnelles. Ces discriminations s’ancrent dans des rivalités communautaires alimentées par quarante-deux ans de dictature. Les Toubous dans le sud de la Libye en sont l’exemple le plus emblématique.

Répartis sur la zone frontalière entre la Libye, le Tchad et le Niger, les Toubous, population noire autochtone de la Libye, subissent de plein fouet la tentative des communautés arabes voisines pour contrôler ce territoire. Kadhafi avait délégué à ces communautés arabes le rôle d’auxiliaires pour organiser et garantir ainsi le trafic d’armes et de stupéfiants avec les pays voisins. Dès février 2012, les Toubous se révoltent contre le régime pour mettre fin à leur marginalisation et revendiquer leur intégration économique et politique. Ils prennent ainsi le contrôle du sud de la Libye et scelle la frontière avec le Tchad et le Niger. Cependant, ils se heurtent à partir de février 2012 aux tentatives des communautés arabes qui cherchent à regagner leurs anciennes positions. Violemment attaqués par ces dernières, les Toubous sont de nouveau isolés. Sans contact avec Tripoli, ils continuent à être persécutés et font face à la persistance d’une situation héritée de l’ancien régime. « Nous n’avons jamais eu de contact politique avec Tripoli, aucun moyen de faire valoir nos droits. Les Arabes nous ont toujours considérés comme des citoyens de seconde zone », affirme Yunès, un Toubou originaire de la ville de Rebyana (1400 km au sud de Benghazi).

A Kufra, où la communauté toubou représente 40% de la population, les inégalités économiques entre Arabes et Toubous sont visibles dans le paysage. Ces derniers habitent des maisons vétustes, souvent construites en paille de palmier tandis que les aires d’habitation arabes sont construites en dur, dans des espaces urbains bien aménagés. L’asphalte s’arrête devant les quartiers toubous, entourés par la communauté arabe et régulièrement pilonnés par la katiba Dera Libya. Dans ce contexte, les Toubous manquent de ressources et d’accès au pouvoir central pour sortir vainqueurs de cette lutte territoriale entre anciens alliés de la « Révolution du 17 février». La seule stratégie restante consiste à interdire les trafics aux populations Arabes au niveau de la frontière avec le Tchad et le Niger, afin de les obliger à négocier.

Le long de la frontière libo-tchadienne, des groupes arabes “non identifiés”, comme l’indique un habitant de la région, organisent le trafic d’armes et de stupéfiants : “En contact avec les milices arabes, comme la katiba Dera Libya, envoyée par Benghazi, les trafiquants franchissent la frontière pour revendre de la drogue et éventuellement acheter des armes. Tout cela se passe en plein territoire toubou mais nous sommes trop faibles pour intervenir. Nous devons économiser l’essence et nous ne pouvons les poursuivre que dans un faible rayon autour de nos oasis”.9

Pour les Toubous, rien n’a changé depuis l’insurrection du 17 février 2011. Le régime de Kadhafi est tombé mais les élites de certaines communautés locales ont aussitôt reconstitué des réseaux politiques afin de reprendre le contrôle du territoire libyen. Cela se traduit par une explosion des trafics illicites et une corruption à ciel ouvert. « Ce trafic est une plaie béante qui détruit notre territoire et oblige notre population à vivre dans l’insécurite la plus totale », affirme Issa Abdel Majid, un chef militaire toubou. « Nous nous défendons et attaquons les trafiquants comme nous le pouvons. Mais ce trafic est directement organisé par des responsables politiques encore en place à Tripoli et des groupes mafieux du Sahel. C’est de cette facon que se financent les differents groupuscules d’Al-Qaeda qui pullulent dans le Sahara. Sans l’aide de la communauté internationale pour faire pression sur Tripoli ou nous aider directement, ces groupes vont bientôt prendre le contrôle du Sahara oriental, comme ils l’ont fait au Mali, avec le soutien de quelques touaregs et du MNLA [Mouvement National de Libération de l’Azawad]. » 10

Les Toubous sont ainsi prisonniers des divisions ethniques et politiques construites durant la période kadhafiste. En dépit de la chute du régime, ces divisions perdurent à travers la recomposition des réseaux politiques. Des interactions de plus en plus personnalisées favorisent l’ascension politique de “notables locaux”, capables d’entretenir des liens étroits entre leur communauté locale et le nouveau pouvoir central.

Les nouveaux hommes forts de la Libye : entre pouvoir local et autorité nationale

La situation des Toubous est révélatrice d’un contexte postrévolutionnaire, dans lequel une dichotomie s’installe entre pouvoirs locaux et autorités nationales. La structure souple et décentralisée de l’insurrection perdure, avec des localités capables de s’administrer de manière autonome. Cependant, ces entités peinent à accéder à l’échelle nationale. Les membres du gouvernement de transition se méfient de leur autonomie croissante, tandis que les acteurs locaux considèrent avec défiance le retour du pouvoir central. Les institutions locales et nationales suivent donc deux trajectoires politiques parallèles et autonomes. « Je suis professeur d’anglais », confie le chef du Conseil local de la ville de Jadou. « Je m’adresse sans problème à la population de ma ville mais je connais très mal les nouveaux responsables à Tripoli. Je ne fais pas partie de leurs réseaux et je ne m’adresse à eux que par voie indirecte. C’est long, avec peu de résultats. »11

Les réseaux de connaissances personnelles sur lesquels s’appuient les autorités locales manquent de canaux pour s’adresser au gouvernement de transition, dont elles ont besoin pour se financer. A l’inverse, les autorités nationales sont incapables de faire appliquer leurs décisions par les acteurs locaux. Faute de dialogue, le système est bloqué pour le moment.

Les individus intégrés dans ces réseaux de connaissances personnelles tirent profit de ce contexte de renforcement séparé des pouvoirs locaux et de l’Etat central. Ceux dotés de ressources sociales importantes se posent en intermédiaires. La figure de l’homme d’affaires, légitimé par son action caritative au niveau de son quartier ou de sa ville, est emblématique des élites émergentes de la politique libyenne.  Grâce à leur fortune personnelle et à leur prestige social, souvent acquis durant le conflit par leur soutien à la révolution, ces derniers parviennent à intégrer suffisamment de réseaux pour devenir incontournables. Le développement des entités locales passe maintenant par la mobilisation de ces notables locaux, capables de prendre en charge une partie du financement d’un quartier ou d’un village, et d’assurer ainsi sa survie. Leur emprise leur permet d’asseoir leurs activités commerciales et d’user de la force contre leurs rivaux, détournant ainsi le monopole de la violence pour leur intérêt personnel.  « Avant de me considérer comme homme d’affaires je dois dire que je me sens responsable de ma ville, » déclare Ismael Abdu, membre du Conseil local de Misrata entre mai 2011 et mai 2012. « J’ai sacrifié une partie de mes biens pour soutenir l’effort de guerre et aider la population de mon quartier. Mon engagement est entièrement dédié à ma ville et je compte bien y prendre des responsabilités politiques afin de garantir sa prospérité. »12

Les élections de l’Assemblée constituante libyenne du 7 juillet 2012 montrent l’importance de ces notables locaux. Les listes électorales des trois principaux partis qui s’affrontent – le Parti de la Justice et de la Construction des Frères Musulmans, le Parti de la Nation ou encore l’Alliance des Forces Nationales (AFN) – ont été l’objet de rudes négociations dans chaque localité afin d’obtenir la candidature d’un notable local prisé. Il semble donc que ce soient les hommes forts, plutôt que les partis et leurs idéologies respectives, qui déterminent la politique libyenne. A cet égard, la victoire électorale de l’AFN n’est pas une surprise. Cette coalition de 58 partis politiques a su mettre en avant son ancrage local pour convaincre les électeurs. Ce parti hétéroclite, sans idéologie commune, ni programme politique clair, est ainsi parvenu à gagner des voix grâce à une sélection de ses candidats selon leur légitimité locale. Le parti des Frères musulmans avait, quant à lui, mis en avant une vision et un programme nationaux, reléguant le niveau local et le choix des candidats au second plan.

De Tripoli aux quartiers toubous de Koufra, en dépit d’un contexte d’affrontements violents, les Libyens sont parvenus à organiser eux-mêmes les recensements électoraux et à préparer les élections parlementaires du 7 juillet 2012. Si  ces élections n’ont pas posé de problème sur le plan local, toute la difficulté réside dans la traduction de cette mobilisation politique à l’échelle nationale. Les forces politiques qui ont remporté les élections sont de nature très hétérogène. Chacune disposant d’un ancrage politique local, elles ne partagent pas nécessairement de programme politique commun. Au-delà des résultats électoraux, le principal défi auquel fait face le nouvel Etat libyen consiste donc à reconstruire des liens directs, sans intermédiaires, entre les échelles locales et nationales de gouvernement. Faute de quoi une nouvelle élite promue par son assise locale tendra à s’imposer en monopolisant les revenus de la rente du pays. Mais cette compétition dépend également de la vigilance de certains segments de la population libyenne toujours susceptibles de se mobiliser pour faire pression sur les acteurs locaux. Dans l’ère post-Kadhafi, on observe ainsi des confrontations régulières entre milices, partis politique et population civile pour la gestion de l’autorité au niveau local. Ce propos se trouve d’ailleurs illustré par les manifestations qui, depuis mi-septembre à Benghazi, conduisent la population civile à se confronter aux miliciens de kata’ib salafistes implantées localement. Dans ces conditions, la reconstruction d’un Etat libyen souverain et centralisé demeure un horizon encore bien incertain.

  1. Entretien réalisé à Benghazi le 15 avril 2012.
  2. Entretien réalisé à Benghazi le 5 mai 2012.
  3. Entretien réalisé à Ajdabiya le 4 avril 2012.
  4. Entretien réalisé à Tripoli le 1er avril 2012.
  5. Entretien réalisé à Tripoli le 2 avril 2012.
  6. Entretien réalisé à Jadou le 4 avril 2012.
  7. Entretien réalisé près de Ghadamès le 7 avril 2012.
  8. Entretien réalisé près de Ghadamès le 8 avril 2012.
  9. Entretien réalisé à Koufra le 20 mai 2012.
  10. Entretien réalisé à Koufra le 20 mai 2012.
  11. Entretien réalisé à Jadou le 4 avril 2012.
  12. Entretien réalisé à Tripoli le 30 mai 2012.