Les termes se sont multipliés pour caractériser les auteurs des attentats de novembre 2015 : islamistes, salafistes, djihadistes, syriens, irakiens, français, de familles musulmanes, descendants d’immigrés, convertis. Sont-ils des terroristes, des fondamentalistes, des fanatiques, de nouveaux barbares ? Comprendre qui est le commanditaire des attaques est tout aussi compliqué.

Si l’État islamique a revendiqué l’attaque du 13 novembre, il n’est pas directement impliqué dans celles de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Les frères Kouachi étaient liés à la branche yéménite d’Al-Qaïda, (Al-Qaïda dans la Péninsule arabique, AQPA). Plus largement, les mouvements islamistes, de l’Europe à l’Indonésie en passant par le Moyen-Orient, constituent une nébuleuse de groupes politiques nombreux et différents, parfois en lutte les uns contre les autres, et irréductibles aux qualificatifs qu’on veut leur apposer. En voulant à tout prix identifier un ennemi à combattre, on oublie ainsi d’analyser les dynamiques politiques qui animent ces groupes.

L’Etat islamique naît à la fin des années 1990 au moment de la création de la branche irakienne d’Al-Qaïda. Alors simple groupuscule, le groupe commandé par Abou Moussab al-Zarqawi prend de l’importance sous le nom d’Al-Qaïda en Mésopotamie à la suite de l’intervention américaine en Irak en 2003. Il se constitue à partir d’un triple terreau : les prisons américaines, la lutte clandestine contre l’occupant et la confessionnalisation du conflit entre sunnites et chiites.

A partir de 2004, les prisons américaines en Irak regroupent des combattants islamistes et d’anciens membres des forces de sécurité du régime baathiste de Saddam Hussein. Alors qu’à l’extérieur, les anciens baathistes sont marginalisés, arrêtés et parfois éliminés par les nouvelles autorités irakiennes et les milices chiites, le confinement dans les cellules collectives offre à ces deux groupes les moyens de s’unir et de s’organiser. De plus, l’expérience de la clandestinité transforme profondément le mouvement. Confrontés aux opérations des forces spéciales américaines, les militants qui survivent se forment à une culture du secret et de la violence. Il découle de cette vision sectaire un hermétisme total et une séparation du mouvement par rapport à la société irakienne. Loin d’être fragilisées par le conflit, l’idéologie et la rhétorique qui alimentent l’Etat islamique sont au contraire renforcées par les attaques menées par la coalition internationale, interprétées comme autant de signes confirmant la mission divine du mouvement et la tenue prochaine d’un vaste combat entre les forces du bien et du mal annonciateur de la fin des temps. Cela explique également la capacité du groupe à se maintenir malgré ses défaites régulières.

« La véritable rupture avec Al-Qaïda a lieu en Syrie à l’occasion du Printemps arabe »

Enfin, dans un contexte de confessionnalisation de la guerre civile, la branche irakienne d’Al-Qaïda termine d’assurer son autonomie vis à vis de la structure centrale, réfugiée à la frontière afghano-pakistanaise. L’ennemi principal de la branche irakienne n’est plus l’Occident lointain, mais son environnement chiite proche. De plus, contrairement à Al-Qaïda qui fonctionnait comme un mouvement formé par des spécialistes des attentats s’adjoignant à des groupes locaux (Taliban en Afghanistan, Al-Shabab en Somalie), la branche irakienne vise le contrôle direct du territoire et la construction d’un appareil militaire et institutionnel autonome. Symbole de cette nouvelle stratégie, il change de nom et devient l’État islamique en Irak.

La véritable rupture avec Al-Qaïda a lieu en Syrie à l’occasion du Printemps arabe. Le mouvement se greffe à la guerre civile qui découle de la répression par le régime de Bachar al-Assad des manifestations de 2011. L’État islamique en Irak crée sa branche syrienne, Jabhat al-Nosra, rattachée nommément à Al-Qaïda, mais noyautée par des cadres irakiens. Il attire alors la plupart des ressortissants européens, arabes, caucasiens et centre-asiatiques venus participer à la guerre contre le régime d’Assad. Cependant, au lieu de combattre le régime syrien, il les utilise pour prendre progressivement le contrôle du territoire conquis par l’insurrection syrienne au détriment du régime, et harceler cette dernière. En 2013, cette stratégie provoque la scission du Jabhat al-Nosra : la plupart des militants syriens de l’organisation se révoltent et refusent de rejoindre le désormais État islamique en Irak et au Levant (EIIL), dans le but de poursuivre le combat contre le régime de Bachar al-Assad. Ils conservent le nom de Jabhat al-Nosra et l’affiliation à Al-Qaïda.

En 2014, l’État islamique s’empare de Raqqa, en Syrie, puis de Mossoul dans le nord de l’Irak. Fort de ces succès, les leaders de l’EI proclament un califat global, appellent tous les mouvements menant une guerre au nom de l’Islam à les rejoindre et s’engagent dans une guerre multiple contre les pays engagés de près ou de loin dans les conflits irakien et syrien. En Libye, en Tchétchénie, en Afghanistan et au Pakistan, ou encore dans le Sinaï égyptien, des mouvements prêtent alors allégeance à l’État islamique. Par ailleurs, la cause globale et révolutionnaire attire des recrues aux profils sociaux divers en provenance d’Europe, du Moyen-Orient, du Caucase et d’Asie Centrale. Parmi les volontaires européens rejoignant l’Irak et la Syrie, on remarque notamment la présence de nombreux convertis et d’individus issus de familles peu ou pas pratiquantes. L’organisation leur offre l’opportunité de s’engager dans un univers militant en rupture radicale avec leurs origines sociales. Dès lors, aucun retour en arrière n’est possible pour ces hommes, étroitement surveillés par le mouvement.

« Les attaques de Paris sont bien une réaction contre la participation française à la coalition internationale »

C’est la menace de la chute de Bagdad à l’été 2014 qui provoque l’intervention occidentale en Irak et en Syrie, puis en Libye et en Afghanistan. En ce sens, les attaques de Paris sont bien une réaction contre la participation française à la coalition internationale. L’État islamique retrouve ainsi les objectifs originels d’Al-Qaïda : attaquer l’Occident. Il réutilise à Paris les modes opératoires acquis et utilisés en Irak puis en Syrie, les mêmes tactiques – des attaques simples à organiser et à coordonner, avec des kalachnikovs, des ceintures d’explosif, visant des cibles peu défendues – et la même stratégie : un discours de guerre civile, de polarisation, qui cherche à imposer un clivage social binaire afin de forcer une communauté à rallier son camp. Cependant, l’État islamique n’est pas le seul mouvement à même de mener une attaque sur le sol français. La branche sahélienne d’Al-Qaïda a notamment directement menacé la France. D’autre part, la cellule Khorasan, rattachée au Jabhat al-Nosra, est suspectée de préparer des attaques en Europe.

Sur le long terme, la seule stratégie d’opposition à ces mouvements est politique. L’État islamique est le dernier né d’une dynamique révolutionnaire plus large qui se nourrit directement des guerres civiles du Sahel à l’Afghanistan. Même s’il devait perdre le contrôle des territoires où il est implanté, le mouvement survivrait sous des formes clandestines, et d’autres mouvements, comme Al-Qaïda au Yémen, pourraient reprendre à leur compte son agenda global. De plus, l’État islamique parvient à s’étendre partout où ses adversaires sont politiquement divisés. En Irak, le mouvement survit grâce aux divisions entre milices chiites et kurdes. En Afghanistan, seuls les Taliban travaillent réellement à limiter son extension. En Libye, il arrive à se maintenir à Syrte, profitant des affrontements entre les gouvernements de Tobrouk et de Tripoli. En Syrie, la complaisance du régime de Bachar al-Assad à son égard, ainsi que le manque de moyens de l’insurrection syrienne, profitent directement à l’État islamique. Ainsi, une lutte efficace contre les mouvements islamistes radicaux ne peut faire l’économie d’une résolution des guerres civiles qui leurs permettent de prospérer. En Irak comme en Syrie, cette résolution passe nécessairement par la valorisation d’une alternative politique pour les populations de ces pays, prises en étau entre l’Etat islamique et les régimes autoritaires syrien et irakien. Entrer en guerre contre l’Etat islamique sans construire une stratégie politique globale ne fait que répéter vingt ans d’échec de l’interventionnisme occidental, stérile car incapable de favoriser l’émergence de solutions politiques locales et durables.