Arrivés par vagues successives du nord de la Palestine en 1948, du Golan en 1967 et du Liban dans les années 1980, les Palestiniens sont aujourd’hui 500 000 à vivre en Syrie, la plupart dans des camps de réfugiés progressivement transformés en quartiers périphériques des grandes villes. Quoique bien intégrés et bénéficiant d’un statut juridique relativement favorable, ils ne peuvent avoir accès à la nationalité syrienne1. Le régime syrien s’est toujours, et de façon très nette depuis le début de la révolte, appuyé sur les minorités, se présentant comme leur protecteur face au spectre de la division confessionnelle et ethnique pour s’assurer soutien populaire et crédibilité sur la scène internationale. La population palestinienne ne peut certes pas être considérée comme une minorité nationale, mais son soutien est néanmoins précieux dans la mesure où le discours officiel du régime conditionne au maintien au pouvoir de Bachar al Assad la survie de la « résistance » à Israël. Ce soutien semble aujourd’hui bien entamé et le régime est conscient de l’impact symbolique que constitue une mobilisation des Palestiniens aux côtés des révolutionnaires syriens. En avril 2012, l’intellectuel palestinien vivant en Syrie Salama Kila a ainsi été arrêté, torturé puis expulsé en Jordanie pour avoir écrit dans un journal clandestin que « pour libérer la Palestine, il est nécessaire de faire tomber le régime [syrien] »2. C’est ce nouveau regard sur le régime, comme frein et non moteur de la résistance à Israël, ainsi qu’un sentiment de solidarité avec la population syrienne, qui a fait progressivement entrer les camps palestiniens dans la géographie de la révolte syrienne.

On se concentrera ici davantage sur les logiques de mobilisation de la jeune génération des camps, en laissant délibérément de côté les conflits, les prises de positions et les doutes des factions politiques palestiniennes traditionnelles à l’égard de la crise syrienne. Il semble en effet que celles-ci n’aient eu que peu d’influence sur les choix et les orientations récentes des Palestiniens, qui, de même que les révolutionnaires tunisiens et égyptiens, rejettent de plus en plus les structures partisanes3.

Il est possible de distinguer trois niveaux de participation des Palestiniens de Syrie à la mobilisation, correspondant à trois périodes successives. Durant les premiers mois de la révolte, les camps restent calmes. On observe alors cependant une participation indirecte et passive des Palestiniens. Pour tenter de la comprendre, une étude de la géographie des camps, en particulier leur répartition dans le pays et la place qu’ils occupent dans chaque ville, peut s’avérer utile. À partir du mois de juin 2011, la contestation entre dans les camps palestiniens qui se révoltent non pas contre le régime syrien directement mais contre les milices palestiniennes pro-régime. Enfin, depuis quelques mois seulement, la participation des Palestiniens à la révolte semble être entrée dans une troisième phase, celle de l’intégration active et directe, adoptant cette fois les mêmes moyens d’action, les mêmes modes d’organisation et les mêmes revendications que les révolutionnaires syriens.

Socialisation et politisation de la jeunesse palestinienne en Syrie

De toute évidence, la volonté du régime et de certaines factions palestiniennes de maintenir les réfugiés hors des événements que traversait la Syrie était illusoire. Bénéficiant d’un statut juridique favorable, les Palestiniens se sont intégrés à la société syrienne. Ils sont désormais représentés dans toutes les classes et catégories sociales. Une partie, certes minoritaire, de la population palestinienne a pu tirer profit de l’ouverture économique des dix dernières années. La qualité de l’enseignement des écoles de l’UNRWA4 auxquelles ont accès les Palestiniens en Syrie, ainsi que le capital culturel élevé de nombreux réfugiés aux origines citadines, ont rendu possible l’ascension sociale d’une partie d’entre eux. Ils sont très présents dans les universités ainsi qu’à tous les niveaux des secteurs public et privé, en particulier dans les professions intellectuelles telles que l’enseignement et le journalisme. Du fait de cette ascension sociale, de nombreux Palestiniens vivent désormais hors des camps, notamment dans le centre des grandes villes du pays. Les camps sont quant à eux sont également habités par de plus en plus de Syriens attirés par leur loyers bon marché. Le statut de « réfugié » et la qualification de « camps » pour designer les quartiers palestiniens, ne doit pas cacher la réalité de l’intégration et de la socialisation de la population palestinienne à la société syrienne. Ainsi, malgré le discours des factions palestiniennes traditionnelles, les réfugiés se sentent tout autant concernés par les événements. Comme le confiait avec ironie à l’auteur un étudiant du camp de Yarmouk à propos de la prétendue égalité entre Palestiniens et Syriens : « Finalement, nous sommes comme les Syriens : comme eux je ne peux pas voter pour changer de président, je dois faire le service militaire et si je me plains je vais en prison. Nous sommes égaux dans la souffrance et dans la détestation de ce régime ».

Dans la Syrie prérévolutionnaire, où la question palestinienne et plus généralement la « résistance » à Israël jouissaient d’un quasi monopole dans le débat public, la dictature ayant anéanti tout espace politique et toute dissidence intérieure, les camps palestiniens se distinguaient fondamentalement des quartiers syriens par l’omniprésence de la politique dans l’espace public. Portraits, drapeaux et affiches des innombrables  factions palestiniennes couvrent les murs et remplissent les échoppes des camps. Outre les activités militantes, les factions palestiniennes organisent des activités culturelles, entretiennent la mémoire des « martyrs »,  gèrent des clubs de sport, offrent des bourses d’études, etc. S’ils rejettent aujourd’hui les factions, les Palestiniens sont dès le plus jeune âge confrontés et imprégnés de leurs discours politiques.

Les camps palestiniens, « poumons des villes assiégées »

. Un peu plus tard, le 15 août 2011, le quartier de al-Ramel à Latakieh, sur la côte méditerranéenne, a été investi par l’armée à la suite d’une série de manifestations. Les opposants pourchassés se sont retranchés dans le camp palestinien voisin qui a alors été bombardé par la marine.

La révolte contre les factions palestiniennes pro-régime

. Ce parti est considéré par de nombreux opposants comme la branche palestinienne des services de renseignements syriens. De fait, ce sont les milices du FPLP-CG, les seules réellement armées, qui assurent la sécurité et la répression dans les camps. C’est donc contre ces milices que vont se révolter les Palestiniens à partir du mois de juin 2011.

C’est lors de la commémoration de la Nakba et de la Naksa, le 15 mai et le 5 juin 2011 que les premières émeutes éclatent dans les camps palestiniens. Chaque année, l’anniversaire de l’exode des Palestiniens en 1948, puis celui de la défaite de 1967, donnent lieu à des manifestations en faveur de la libération de la Palestine et du retour des réfugiés. À ces occasions, le 15 mai et le 5 juin 2011, des Palestiniens de Syrie ont manifesté à la frontière israélienne, parvenant même à la franchir et à s’introduire dans le « Golan occupé ». La marche du 5 juin fut particulièrement violente puisqu’une vingtaine de manifestants ont été tués par des soldats israéliens. C’est pendant les funérailles de ces victimes, le lendemain à Yarmouk au sud de Damas, que la première émeute a éclaté contre les factions palestiniennes. Le cortège funéraire s’est transformé en manifestation, s’attaquant au FPLP tout d’abord et FPLP-CG ensuite, dont le siège a été brulé et plusieurs cadres tués.

Contrairement à ce qui a souvent été présenté dans les médias5, l’idée de se rendre à la frontière n’était pas qu’une manifestation orchestrée et pilotée par le régime syrien destinée à détourner l’attention des problèmes internes à la Syrie. Il s’agissait en réalité d’une initiative créée par un groupe de jeunes Palestiniens, pour la plupart opposés au régime syrien, rassemblés dans les mouvements de la « troisième Intifada » et de la « Révolution des Réfugiés » qui souhaitaient étendre le printemps arabe à la Palestine. L’objectif était même pour certains de tenter de ridiculiser l’armée syrienne en montrant que des manifestants désarmés étaient capables de franchir une frontière qu’aucun soldat syrien n’osait approcher. Cependant, les autorités syriennes ont tenté de détourner cette initiative à leur profit, tout d’abord en autorisant les manifestants à se rendre à la frontière, ce qui n’avait jamais été possible auparavant, mais également en leur fournissant des autobus.

C’est la tentative de récupération de l’événement, et notamment des « martyrs », qui a mis le feu aux poudres. De nombreux jeunes Palestiniens disent avoir compris à compter de cette date du 5 juin que le régime syrien utilisait la question palestinienne ainsi que celle des réfugiés pour son propre agenda politique. Cet événement a achevé de déconstruire le mythe de la Syrie championne de la « résistance » à Israël. Consciente de cette tentative d’instrumentalisation, la jeunesse des camps entame alors un bras de fer avec les factions pro-régime. En cette année 2012, au lendemain du dernier anniversaire de la Nakba, on constate qu’une telle marche commémorative n’a pas eu lieu. Le régime, n’ayant plus confiance en la foule palestinienne, ne peut désormais plus se payer le luxe de la mobiliser sans risquer de la voir se retourner contre lui.

L’entrée tardive dans la révolution

. Depuis la fin du mois de juillet, les combats à l’intérieur des camps sont quotidiens. Le camp de Deraa est régulièrement bombardé. À Yarmouk, au cœur de la « bataille de Damas » qui se concentre aujourd’hui dans la banlieue sud autour des quartier de Tadamon et Hajr Aswad, des brigades palestino-syriennes de l’ASL affrontent les blindés de l’armée régulière. Les camps ressemblent désormais au reste de la Syrie.

L’entrée tardive et hésitante dans le mouvement révolutionnaire s’explique par la crainte de prendre position dans un conflit que de nombreux Palestiniens considèrent comme interne à la Syrie. Cependant on peut constater une certaine redéfinition identitaire de la jeune génération dans les camps palestiniens6. Les shebbab al-moukhayem, les jeunes du camp,  comme ils aiment à se présenter, revendiquent plus aisément leur identité locale, de quartier, que leur identité strictement palestinienne. Certains se présentent également comme syro-palestiniens. Lorsque leur est rappelée leur identité palestinienne, ils ironisent en affirmant qu’ils ne sont pas « les enfants de Sykes-Picot », rejetant ainsi le découpage colonial des frontières de la région. Tout comme les Syriens, les jeunes Palestiniens sont conscients de souffrir de la dictature, de la répression et de la corruption. L’existence de shuhada’, « martyrs » palestiniens de la révolution syrienne, participe à la construction de ce nouveau référent identitaire à travers la construction en cours d’une histoire commune. Cela se traduit donc par une mobilisation non plus côte à côte, mais avec les Syriens, comme cherche à le montrer ce slogan des manifestations palestino-syriennes: « wahed wahed wahed, falistini souri wahed » (un, un, un, les Palestiniens et les Syriens ne font qu’un).

[5] À la chute de Saddam Hussein en 2003, des milliers de Palestiniens victimes de persécutions ont dû fuir l’Irak, dont un grand nombre vers la Syrie. On leur reprochait une sympathie supposée avec l’ancien dictateur.
[6] Comités locaux de coordination, communiqué publié le 16/01/2012.
[7] Entretien à Damas avec un activiste palestinien revenant de Homs le 15/07/2011.
[8] En référence à l’un des slogans les plus repris des mouvements de contestation dans le monde arabe, de la Tunisie au Yémen : « al sha’ab yourîd isqât al nizâm » (le peuple veut la chute du régime).
[9] Interview de Mahmoud Abbas sur Al-Arabiya le 7/02/2012 http://www.alarabiya.net/programs/2012/02/07/193066.html
[10] Le FPLP-CG est une faction dissidente pro-syrienne du FPLP, créée en 1968, n’existant qu’en Syrie et au Liban et dirigée par Ahmed Jibril. Armé et financé par Damas, le FPLP-CG sert de bras armé palestinien aux services de sécurité syriens.
[12] Le terme shabbiha (en arabe, « fantômes »), désigne les civils payés par le régime pour attaquer les opposants. C’est l’équivalent syrien des baltagiyya égyptiens et des bassiji iraniens.
[13] Les coordinations locales sont des structures non partisanes qui organisent la mobilisation dans chaque quartier. Composées pour la plupart de jeunes militants, elles organisent les manifestations, la médiatisation de leurs actions, la prise en charge des blessés et la coordination avec l’Armée Libre Syrienne.
[14] L’armée de libération de la Palestine était au départ la branche armée de l’OLP. Aujourd’hui sous contrôle syrien, on peut la considérer comme la branche palestinienne de l’armée syrienne. Les jeunes Palestiniens y font leur service militaire obligatoire.
[15] Les déserteurs de l’armée syrienne ont pris l’habitude d’annoncer leur désertion sur le site de partage de vidéos en ligne Youtube, à visage découvert, en montrant leur carte d’identité militaire à la caméra. Certains déserteurs ne pouvant mettre leur famille à l’abri des représailles, rejoignent l’Armée libre dans la clandestinité et se passent donc de ce rituel.
[16] -Une des rares vidéos d’Imad Serya (Abou Muhammed). Ici en uniforme ordonnant l’ouverture forcée des commerces en grève à Yarmouk, un mois avant sa mort. http://www.youtube.com/watch?v=242Obtmh8fM
-Revendication de l’assassinat par la brigade Ali Ben Abo Tâlab. http://www.youtube.com/watch?v=5SzS8UPSMR8
  1. Par la loi n°260 adoptée en 1956, les Palestiniens obtiennent les mêmes droits que les Syriens en matière économique et sociale, ainsi que pour l’accès à l’éducation et aux services de santé. Depuis la loi n°1311 adoptée en 1963, les Palestiniens peuvent obtenir des documents de voyage syriens.
  2. -Bulletin « Al-Yassâry » n°2, 1e avril 2012. http://www.scribd.com/doc/88356136/نشرة-اليساري-العدد-الثاني
    -Entretien avec Salama Kila sur Al-Jazeera le 19/05/2012 http://www.youtube.com/watch?v=Kx8BPKGc7Ew
  3. Cet article s’appuie sur une série d’entretiens menés à Damas entre les mois de mars et août 2011, ainsi que des contacts électroniques réguliers avec des Palestiniens en Syrie.
  4. Certaines familles syriennes font inscrire leurs enfants dans les écoles de l’UNRWA, en principe réservées aux réfugiés palestiniens, mais de bien meilleure qualité que les écoles publiques syriennes.
  5. -Fabrice Balanche RFI 5/13/12: Géopolitique le débat, 2e Partie « Il (le régime syrien) a envoyé les Palestiniens sur le Golan (…) il n’attendait qu’une chose, c’était qu’Israël réplique de manière plus forte pour pouvoir justifier son pouvoir ».
    -Enjeux internationaux, France Culture, 5/16/2012, Anniversaire de la Nabka.
  6. Magda Qandil, Al-Jazeera Center for Studies, The Syrian Revolution and Palestinian refugees in Syria, 2 Mai 2012.