Si 2011 a été une année aussi riche que tumultueuse pour certains pays arabes, la Palestine n’a pas été en reste. Accepté comme membre de l’UNESCO, l’État de Palestine reste en attente d’une improbable admission à l’ONU, les deux factions ennemis du Fatah et du Hamas ont enchainé les pourparlers et les accords de réconciliation nationale, et aucune solution n’est apparue pour sauver ce qu’il reste du processus de paix.

Entamées sous la période d’Oslo, ces négociations interminables ont pour objet l’édification d’un État de Palestine. Le mode de négociation divise en deux chapitres les domaines des négociations ; les questions subalternes résolues par les étapes « intérimaires » et les plus sensibles reportées sine die, au sein de ce qu’il est convenu d’appeler « le statut permanent ». On y trouve rien de moins que les questions des ressources, de Jérusalem, des frontières, des réfugiés…

Longtemps, les cadres de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et les militants de ces accords de paix ont défendu cette division du travail de négociation, malgré les nombreuses oppositions qui craignaient une non résolution des questions les plus importantes. A l’instar de Sari Nusseibeh, ces intellectuels, militants ou hommes politiques ont longtemps considéré l’édification de l’État comme primat à la libération nationale. Et c’est tout l’intérêt de son nouvel ouvrage que de reconsidérer le projet politique palestinien comme il le fait, en faisant constat de l’échec du processus de paix. Sur ce point, il est rejoint par l’ensemble des négociateurs palestiniens, mais également de la majorité des chancelleries occidentales et des observateurs de la question. Dans son livre « What a Palestinian Stat worth ? » il livre une proposition qui, à premier lieu, peut paraître surprenante :

 » L’État serait donc juif, mais le pays serait pleinement binational, le bien‐être de tous les Arabes étant pris en compte. (…) En tout cas, ce scénario offrirait aux Palestiniens une vie bien meilleure que celle qu’ils connaissent sous l’occupation depuis plus de quarante ans. » 1.  

Sari Nusseibeh, qui a été représentant de l’Organisation de Libération de la Palestine à Jérusalem, diplomate de l’Autorité Nationale Palestinienne, professeur d’université et directeur de l’Université d’Al Quds est un intellectuel palestinien reconnu, fervent défenseur du « processus de paix » et de la normalisation des relations israélo-palestinienne. Il aime à assumer le qualificatif de « modéré » qu’on lui prête. Il nous paraît donc intéressant de partir des déclarations non contredites de cet auteur pour dresser un bilan de ces vingt années de négociations, particulièrement sous l’angle de la question des centaines de milliers de réfugiés qui, depuis 1948, ne sont pas autorisés à exercer leur droit au retour.

Israël, Palestine, combien d’États ?

Les accords signés à Washington le 13 septembre 1993 entre l’Organisation de Libération de la Palestine et le gouvernement israélien sont une déclaration de principes sur des négociations à venir, dans le but d’édifier un État palestinien souverain. Or que nous dit Nusseibeh à ce sujet ? Que le « processus de paix » est dans une telle impasse, à l’heure où Mahmoud Abbas tente de porter devant l’ONU cet échec, qu’il faut changer de paradigme. Faisant l’économie de rappeler à son lecteur ce qui a conduit certains dirigeants palestiniens à accepter le paradigme de « Deux peuples, deux États », le voilà défendre une autre solution, « l’État unique ».

Le mouvement nationaliste palestinien, depuis les années 1970, est clivé autour de cette question : accepter une portion réduite de la Palestine historique pour édifier un État palestinien limité au côté d’Israël, ou poursuivre la lutte jusqu’à obtention du plein territoire revendiqué, incluant la population israélienne. La première position défendue par le dirigeant de l’OLP et chef du Fatah, Yasser Arafat, a su s’imposer face à l’autre option, emmené par la gauche palestinienne. C’est en raison de cette position de l’OLP, qui a conduit à la reconnaissance d’Israël, que les Accords d’Oslo ont été possible et que le projet étatique palestinien tel que nous le connaissons a pris forme.

Or, si Nusseibeh dans son ouvrage mentionne un État unique, il ne se fonde pas sur les mêmes paradigmes que ceux en vigueur dans le débat idéologique que nous venons de mentionner. Il n’est plus question de fondre la population israélienne dans un État palestinien, mais strictement l’inverse. Pour quelles conséquences ? Ce qu’Adam Kirsch comprend, à juste titre, comme une « citoyenneté de seconde zone », à savoir la différenciation entre les droits politiques (exclus pour les palestiniens) et les droits sociaux, valables pour tous. Qui plus est, il dépasse un autre tabou, la reconnaissance comme juif de ce futur État, selon la demande très récente d’une partie de la droite israélienne, combattue tant par des forces politiques israéliennes que l’ensemble des partis palestiniens. Il s’entend que cette reconnaissance n’est demandée qu’au futur État palestinien et à nul autre.

Admettant ce caractère juif de l’Etat israélien revient ainsi à clore deux débats. Le premier qui est soulevé majoritairement par les représentants arabes de la Knesset (le Parlement israélien) est la disqualification des citoyens non-juifs israéliens, qui s’étendrait dans cette entité unique à l’ensemble des Palestiniens. Le second, plus philosophique, entérine la volonté du sionisme politique d’imposer une identité séculaire à une communauté religieuse, qui prend forme par le regroupement national sur un territoire désigné comme homeland éternel.

Comment cet aggiornamento a-t-il été possible ?

La forme intérimaire des négociations ne devait excéder cinq ans à compter de 1994, soit un aboutissement de toutes les négociations en 1999. Près de vingt ans plus tard, aucune avancée notable n’est à signifier, et c’est le sens de l’aveu de Sari Nusseibeh.

Hormis une économie facilitée par les bailleurs de fonds internationaux et l’investissement d’une partie de la diaspora palestinienne, les quelques avancées dans le domaine de l’administration publique ne masquent pas la poursuite de la colonisation, l’absence d’accord sur les ressources naturelles, la construction d’un mur « de protection » qui empiète le territoire palestinien, la confiscation de zones en Cisjordanie l’enfermement de la bande de Gaza, l’isolement de Jérusalem et le non contrôle des frontières.

C’est également l’avis de certains négociateurs de l’OLP regroupé au sein de la Negociation Support Unit dont le plus connu en France est l’avocat Ziyad Clot, qui a publié un ouvrage au titre éloquent : Il n’y aura pas d’État palestinien. Cette mutation du mouvement national a été illustré dans le récent ouvrage du journaliste du Monde Benjamin Barthes, Ramallah dream, à travers lequel il met en lumière ce passage de la libération à la construction.

Nous ne pouvons cependant aborder ces deux décennies sous le prisme de la parenthèse, qui induit qu’aucune conséquence notable ne perdurerait en la fermant. Au contraire, la réductions des problématiques palestiniennes aux seuls enjeux territoriaux en Cisjordanie et à Gaza a entrainé la marginalisation de la question des réfugiés, et son difficile retour dans l’espace politique. Pour le dire autrement, les vingt années de négociations sur le statut intérimaire ont produit de la réalité, comme la marginalisation des questions du statut permanent.

L’insoluble « question » des réfugiés dans ce cadre

4,7 millions de réfugiés enregistrés à l’agence des Nations-Unies qui leur est dédiée, l’UNRWA, près de 7 millions en dehors des territoires de l’Autorité Palestinienne. La question des réfugiés qui est la conséquence directe de l’instauration de l’État israélien en 1948 n’est pas marginale du point de vue comptable. Et elle a été centrale politiquement, l’OLP étant née dans les camps de réfugiés, jusqu’à la fin des années 1980.

Or, Sari Nusseibeh fixe aux quarante dernières années les problèmes à résoudre. C’est à dire en remontant à la guerre de 1967 qui a définitivement assis la domination israélienne sur l’ensemble des territoires palestiniens, d’où sa référence à l’occupation. Nulle mention des réfugiés, en accord avec ce qu’il écrivait en 2008 : « Notre (les négociateurs, ndt) renonciation au retour en masse des réfugiés étaient un secret de polichinelle. Seuls l’ignoraient encore les réfugiés en question (et le peuple israélien). Ceux qui vivaient dans les camps avaient le droit de connaître notre position : ils devaient comprendre que nous avions intérêt en tant que Nation à ce qu’ils se contentent d’une justice partielle ». Autant dire à renoncer à l’exercice de leur droit au retour, où à toute compensation pourtant prévue par les différentes résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU.

Il pointe avec raison l’échec du processus de paix, et la nécessité de renouveler l’offre politique. Il dit cyniquement, mais justement, que la parenthèse une fois close n’effacera pas ses conséquences. A savoir que la marginalisation politique et sociale des réfugiés qui découle du cadre restreint de la politique du « processus de paix » ne sera pas qu’un mauvais souvenir le jour où ce cadre cèdera. A ce titre, il propose, et c’est son droit, une autre solution, fondre le peuple palestinien dans une entité israélienne où il disposera de droits limités, mais d’une circulation totale sur l’ensemble du territoire. Pour lui, cette solution à un coût, abandonner tout espoir de réinstallation des réfugiés palestiniens.

Or, un tel abandon n’aurait été possible avant les Accords d’Oslo. Voilà l’effet le plus prégnant des vingt années passées, la concentration des efforts sur les problématiques dramatiques de l’occupation, qui de fait ont marginalisées celles des Palestiniens vivant en dehors, et dans des conditions pas plus enviables. Reconnaissance internationale ou pas dans l’année 2011, cet ouvrage de Sari Nusseibeh vient nous rappeler les profondes mutations de l’espace politique au cours deux dernières décennies, qui ne disparaitrons pas par l’admission à l’ONU, mais par une profonde relecture des contraintes imposées par le processus de paix qui a abouti à la sectorisation, puis à la marginalisation du sort d’une majorité de la population palestinienne. Car si l’ONU se penche aujourd’hui sur l’admission de la Palestine, c’est un État amputé de près de 70% de sa population qui se présente à son seuil.

  1. Sari Nusseibeh, What is a Palestinian State worth ?, 2011