Pour limiter l’impact du retrait international, le gouvernement afghan a, sous l’impulsion des États-Unis, mis en place des milices dans la plupart des provinces afghanes1. Avec l’appui décisif des forces spéciales américaines, plusieurs unités ont vu le jour dans les provinces du Wardak, du Logar, de Ghazni, du Paktya, du Paktika et de la Kunar. Cette stratégie avait été testée en Irak par le même général américain David Petraeus qui commandait, en 2011, la FIAS (Force internationale d’assistance et de sécurité) en Afghanistan. En Irak, les miliciens, généralement issus des tribus sunnites, ont été crédités probablement de façon un peu excessive du rétablissement de la situation sécuritaire.

En Afghanistan, la formation de milices renvoie à une histoire longue et plutôt désastreuse. En effet, dans les années 1980, les milices formées à l’initiative des Soviétiques avaient été relativement efficaces pour contrer l’insurrection dans certaines régions (Jalalabad, Faryab, Jawzjan, Helmand, entre autres). Cependant, leur autonomisation vis-à-vis du régime en place à Kaboul au début des années 1990, suite à la chute de l’URSS, a été un des facteurs clés de la chute du Najibullah en 1992.

Au moment où les signes de fragilité de l’armée afghane se multiplient, il est particulièrement important de s’intéresser aux manifestations contemporaines du phénomène milicien. En effet, l’analyse des milices permet d’interroger la capacité de l’État central à contrôler les unités paramilitaires à la périphérie, à s’extraire des dynamiques de polarisation ethnique et à affronter l’insurrection Taliban. A partir du cas de Kunduz, cet article met en lumière les dynamiques à l’œuvre dans la mise en pratique de la stratégie milicienne. Il montre que les succès à court terme des milices contre l’insurrection Taliban se payent par une érosion supplémentaire des institutions, ce qui permet à terme un renforcement de l’opposition armée.  En effet, d’une part, il apparaît que les milices renforcent l’autonomie des commandants locaux vis-à-vis de Kaboul et entrainent une désinstitutionalisation des forces de sécurité. D’autre part, leur fonctionnement provoque une dynamique d’ethnicisation qui favorise le ralliement de la population aux Taliban, car ceux-ci ont su construire des institutions judiciaires relativement fiables en comparaison de celles du gouvernement afghan.

La province de Kunduz (au nord de l’Afghanistan) concentre au niveau local des caractéristiques importantes pour comprendre des tendances nationales. En premier lieu, la province est ethniquement partagée entre Pashtounes, Tadjiks, Hazaras et Ouzbèkes2. Dans les années 1980 et surtout 1990, les partis ont instrumentalisé les identités ethniques, même si les affiliations politiques étaient alors complexes3. Ainsi les Ouzbèkes étaient majoritairement au Hezb-i Islami (et non le Jumbesh-i Milli comme c’est souvent le cas dans le reste du pays) ; le Jamiat-i Islami, quoique majoritairement tadjik en Afghanistan, attirait aussi des Pashtounes et des Ouzbèkes à Kunduz. Deuxièmement, la province est traversée par plusieurs lignes de clivages politiques : à l’intérieur du Jamiat-i Islami entre les réseaux d’Ahmed Shah Massoud (Badakhshan, Takhar, Panjshir) et ceux liés à Ustad Ata Noor à Mazar-i Sharif ; entre les Taliban et le commandant Massoud à la fin des années 1990. De plus, Kunduz est l’une des principales zones où l’on note à cette époque une présence djihadiste internationale, notamment le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et des Pakistanais que le gouvernement d’Islamabad évacue en 2001, suite à un accord avec Washington. Enfin, Kunduz est un terrain dans lequel deux dimensions centrales de la stratégie des Taliban sont particulièrement visibles : d’une part, l’élargissement de leur base ethnique aux Ouzbèkes, Turkmènes et Tajiks ; d’autre part, leur capacité à étouffer progressivement le dispositif gouvernemental et notamment à casser la continuité territoriale entre le nord-ouest (Shiberghan, Mazar) et le nord-est (Takhar, Panjshir), soit les deux régions où le gouvernement maintient un relatif degré de contrôle.

Les Taliban ont réalisé une remarquable percée à Kunduz entre 2008 et 2012. La mise en place de milices a contribué à stopper leur progression entre 2012 et 2014. Cependant, à partir de 2014, les Taliban encerclent la ville et s’en emparent durant quelques jours en septembre 2015. Kunduz est finalement reconquise par les forces armées afghanes avec le soutien des forces spéciales américaines, mais le régime reste confiné aux limites de la ville. Les Taliban gouvernent de facto la plupart des districts de Kunduz.

Afin de comprendre le système milicien à Kunduz et ses effets sur l’État afghan, cet article propose donc d’abord une description des groupes miliciens (légaux ou non) actifs dans la province en 2014. Puis il présente une typologie des milices – anarchique, ethnique et communautaire – en fonction des configurations ethniques et politiques que l’on retrouve dans le reste de l’Afghanistan. Enfin, il montre comment le système milicien participe de l’autonomisation de la périphérie par rapport à l’État central.

Les ALP (Afghan Local Police) et les groupes illégaux

Le programme Afghan Local Police (ALP) constitue le cadre légal des milices. Il a été testé en partie à Kunduz, où la première unité de la province a été formée en 2011. Parmi les 7 000 membres des forces de sécurité de la province, on compte en 2014 près de 1 200 miliciens au sein des ALP, environ 2 000 militaires (Armée nationale afghane, ANA), auxquels il faut ajouter les policiers, douaniers et membres des services de renseignement. Dans les faits, les groupes armés progouvernementaux sont bien plus nombreux que les hommes enregistrés dans les ALP. Du fait de la limite d’effectif autorisé (1200 pour la province), la plupart des commandants de Kunduz ne peuvent enregistrer qu’une partie de leurs hommes dans les ALP, et conservent donc le reste de leurs hommes armés en dehors de tout statut légal. Au niveau national, l’effectif autorisé est de 30 000 hommes, avec un plafond de 300 par district, mais en pratique leur nombre est variable. Dans de nombreux districts, l’effectif réel est de 150 à 200 hommes.

  L’une des raisons de la mise en place des ALP est leur faible coût par rapport à celui d’un policier ou d’un soldat : 9 000 afghanis par mois (moins de $200 par homme), équipement compris. Le financement, l’équipement et le paiement du salaire sont assurés par le ministère de l’Intérieur afghan, qui leur consacre un budget spécifique, en fait directement financé par les États-Unis. Ce niveau de financement étant largement insuffisant, la formation des ALP implique tacitement le financement, sur le dos de la population, de sa propre sécurité au niveau local. De plus, le recrutement dépend en principe des notables locaux qui proposent au ministère de l’Intérieur une liste de recrues issues de leur communauté pour approbation. En pratique, elle découle généralement des réseaux dont disposent les commandants locaux au sein des institutions étatiques pour imposer leurs hommes. Enfin, bien qu’enregistrées au ministère de l’Intérieur, les ALP demeurent autonomes dans leur fonctionnement quotidien.

  De plus, le dispositif des ALP reconnaît le phénomène milicien en donnant un statut légal à une partie des hommes en armes mais, à travers la limitation de l’effectif autorisé, renvoie le reste de ces supplétifs hors du cadre légal. En effet, parallèlement aux ALP, il existe des groupes miliciens non enregistrés, numériquement plus importants et jouant un rôle à peu près similaire. En 2014, il y avait environ 300 hommes à Dasht-e Archi, autant à Qala-e Zal, près de 1 800 à Chahardara, contre un effectif théorique de 300 ALP dans ces districts. De plus, près de 3 000 hommes seraient actifs dans le district de Khanabad où il n’y a pas d’unité de l’ALP. Souvent, un commandant enregistre une partie de ses hommes parmi les ALP, autant que l’effectif qui lui est alloué le lui permet, et opère donc avec une unité mélangeant combattants enregistrés et non enregistrés. Au final, les ALP ont entraîné la mise en place d’un système milicien à la limite entre le légal et l’illégal, dans une zone grise dont les effets dans la guerre dépendent des configurations locales.

Trois modèles miliciens

La difficulté à penser le phénomène milicien en Afghanistan tient notamment au fait que les milices (ALP et informelles) constituent à la fois les produits et les acteurs des situations locales. Les identités ethniques jouent un rôle déterminant à deux niveaux dans la province de Kunduz. Premièrement, avec le soutien des forces occidentales, profondément imprégnées par une vision – historiquement fausse – de l’Afghanistan comme mosaïque tribale et ethnique sans État, les milices mobilisent et mettent en place des stratégies de polarisation selon des logiques ethniques4. A l’inverse, les Taliban, que le gouvernement et les commandants s’efforcent de renvoyer à une identité pashtoune, ont systématiquement recruté et utilisé leurs institutions administratives, notamment judiciaires, pour se positionner en dehors des divisions ethniques. Deuxièmement, le degré d’homogénéité ethnique est déterminant pour comprendre les effets des stratégies identitaires des milices dans les configurations locales, largement définies par les limites de districts qui déterminent les financements et nominations en provenance de l’État et de la coalition occidentale.

On distingue ainsi trois modèles de milices selon le niveau de fragmentation politique et d’homogénéité ethnique. En effet, si les milices construites sur le modèle communautaire (homogénéité ethnique du district) ont généralement pour effet de limiter l’implantation Taliban, les modèles de polarisation ethnique (hétérogénéité ethnique, milice recrutant parmi une des minorités) et d’anarchie (pluralité de milices non coordonnées, diversité des réseaux clientélistes et ethniques) exacerbent les conflits locaux et favorisent à long terme l’insurrection. Une large part des milices en Afghanistan ont été recrutées selon des logiques correspondant aux deux derniers modèles, expliquant, outre une augmentation des conflits locaux, les progrès de l’insurrection depuis le retrait occidental.

Le modèle de protection communautaire (Qala-i Zal)

Qala-i Zal est le seul district de la province de Kunduz à être homogène sur le plan ethnique. La quasi-totalité de la population est turkmène et le district est largement désertique, avec des terres irriguées à l’est. Qala-i Zal est ainsi le seul district où une stratégie communautaire a pu être appliquée dans le recrutement des milices dans le but de mobiliser l’ensemble du district comme un acteur politico-militaire uni et opposé aux Taliban. Mohammad Nabi Gechi s’est imposé ainsi comme le commandant du district en formant sa propre milice. Composée de 300 hommes, celle-ci a d’abord été financée par les militaires allemands dans un programme précurseur des ALP, le Critical Infrastructure Police. Par la suite, les forces spéciales américaines ont entraîné ses hommes.

  Nabi Gechi est ainsi crédité d’avoir repoussé les Taliban qui s’étaient emparés de la majeure partie du district en 2012. Cependant, quand les Allemands ont cessé leur programme de soutien aux milices en septembre 2012, Nabi Gechi a échoué à faire reconnaître ses hommes comme des ALP. L’homogénéité ethnique et la marginalité économique du district l’ont maintenu à l’écart des affrontements entre commandants qui touchent le reste de la province. La milice de Nabi Gechi est donc demeurée incontestée et se finance aux dépens de la population locale.

Le modèle anarchique (Khanabad)

A Khanabad, le contexte peut se résumer en trois points. Premièrement, peuplé de Pashtounes, de Hazaras et de Tadjiks le district se caractérise par une véritable mosaïque ethnique, héritée de la formation du district au cours du XXe siècle à partir de populations venues de l’Est et du centre de l’Afghanistan. Cependant, au niveau des villages, la population est plutôt homogène et, à quelques exceptions près, les mariages interethniques sont rares. Le vote est très lié à l’appartenance ethnique, en raison du travail politique des notables villageois. Deuxièmement, la terre est irriguée, ce qui en fait un district riche avec deux ou trois récoltes de riz par an. De plus, le trajet jusqu’à Kunduz peut se faire dans de bonnes conditions (moins d’une demi-heure à partir du centre de la ville), ce qui permet la vente rapide des produits périssables. Le district représente donc un enjeu économique et permet aux miliciens de vivre en extorquant de l’argent sur les routes ou en taxant la population. Troisièmement, le district a été dominé des années 1980 jusqu’à 2001 par la famille du commandant Amir Mohammed, un commandant d’Abdul Rassul Sayyaf5, tué par les hommes de Abdul Rachid Dostum dans les années 1990. Sa famille, toujours influente, est déchirée par une vendetta entre le frère et le fils d’Amir Mohammed. Les positionnements politiques à Khanabad découlent de ces rivalités locales et sont relativement instables.

  Les milices deviennent un acteur important en 2012, au moment où les forces spéciales américaines entreprennent d’affaiblir significativement les Taliban dans la perspective du retrait. Le système milicien est principalement composé de groupes illégaux, environ 3 000 hommes armés d’après des sources concordantes, alors que les ALP ne regroupent que 300 hommes, soit un dixième de ces effectifs. Plus d’une centaine de commandants sont à la tête de ces groupes, dont la taille varie de quelques hommes à plusieurs centaines. Chaque village (ou presque) est divisé entre plusieurs commandants, généralement représentants d’une famille locale importante. Les tensions ne correspondent pas à des lignes ethniques, les villages étant plutôt homogènes comme on l’a vu, mais à des rivalités ultra locales autour d’enjeux fonciers, matrimoniaux ou de dettes de sang héritées des années 1980.

Ces milices se regroupent en deux alliances autour de deux figures dominantes de la province, Mir Alam et Mohammad Omar « Pakhsadaran » (le briseur de murs) en fonction de logiques politiques et ethniques. D’une part, Mir Alam est le représentant historique du Jamiat-i Islami, alors que Mohammad Omar est lié au parti de Sayyaf, l’Ettehad, dominant dans ce district pendant les années 1990. D’autre part, Mir Alam est tadjik et attire plutôt des commandants tadjiks et ouzbeks, alors que Mohammad Omar s’appuie de préférence sur des connexions pashtounes et hazaras, ces derniers étant souvent liés localement au Hezb-i Islami 6. Cependant, ces deux logiques ne doivent pas faire penser à des camps strictement construits et délimités. Il y a une grande part de positionnement tactique, avec des retournements d’alliance et une instrumentalisation généralisée. Ainsi, Mir Alam instrumentalise aussi les conflits entre Pashtounes pour se créer des alliés dans cette communauté.

Le modèle de polarisation ethnique (Dasht-e Archi et Chahardara)

Dans les deux districts de Dasht-e Archi et Chahardara, la formation des ALP, et plus généralement des milices, suscite une tension croissante entre communautés. On observe ici que la formation des ALP, destinée à éviter les abus, n’empêche pas une communauté localement dominante d’opprimer et de marginaliser une autre communauté en utilisant les groupes armés, en principe destinés à combattre les Taliban.

Le district de Chahardara est composé d’une majorité de Pashtounes, avec des minorités tadjiks, ouzbeks et turkmènes. Depuis les années 1990, les affiliations partisanes et les divisions macro ethniques tendent à coïncider : les Pashtounes avec le Hezb-i Islami et l’Ettehad-i Islami, les Tadjiks avec le Jamiat-i Islami, les Ouzbèkes et Turkmènes avec le Jumbesh-i Melli. En 2011, le processus de sélection des ALP dans le district a été fortement influencé par Mir Alam, avec pour effet une exclusion des Pashtounes. Les ALP, qui ne représentent qu’une petite partie des 2 000 hommes en armes dans ce district, ont ainsi été recrutés parmi les réseaux d’anciens du Jamiat-i Islami (essentiellement des Tadjiks) et les réseaux du Jumbesh-i Melli (principalement des Ouzbèkes et des Turkmènes).

Aucune milice n’est dominante et les affrontements sont fréquents entre les principaux commandants. De plus, les milices sont fréquemment accusées de piller et de voler la population. Les Taliban ont pu, en réaction, s’implanter localement, notamment parmi la majorité Pashtoune. De plus, les opérations militaires de la Coalition ont attiré l’hostilité des Pashtounes du district. En effet, à plusieurs reprises, des commandants non pashtounes des districts voisins ont été appelés pour participer à ces opérations, par exemple le Turkmène Nabi Gechi. L’affrontement entre milices et Taliban a donc une tonalité nettement ethnique.

La situation dans le district de Dasht-e Archi est similaire. Celui-ci est structuré par l’opposition entre les Ouzbèkes (30 %) et les Pashtounes (70 %). Les premiers sont en amont de la rivière, ce qui leur donne accès au contrôle de l’eau et aux meilleures terres (riz). Les Pashtounes sont plus bas, sur des terres de qualité inférieure (blé). Ces dernières années, les Ouzbèkes ont accaparé l’ensemble des positions administratives dans le district, et ont contrôlé le processus de sélection des ALP. Par la suite, quelques dizaines de Pashtounes ont été recrutés dans les ALP, en raison d’une volonté de rééquilibrage des Américains, mais ils restent marginaux. Les forces spéciales américaines et les contractants de compagnies de sécurité privées présents sur une base dans le district se sont largement appuyés sur les milices ouzbèkes, dont les ALP représentent la moitié de l’effectif. En conséquence, les Taliban sont devenus, comme à Chahardara, la seule alternative politique pour les populations pashtounes.

La place des milices dans le système de pouvoir local

Les milices renforcent et officialisent une transformation accélérée du pouvoir en Afghanistan, en donnant à des autorités locales les moyens de s’autonomiser du pouvoir central. Ainsi, Mir Alam est aujourd’hui l’homme fort à Kunduz notamment parce qu’il peut compter sur des centaines de combattants dans l’ensemble de la province. Ancien commandant de l’Alliance du nord à Kunduz contre les Taliban à la fin des années 1990, Mir Alam a acquis une position centrale dans la province en 2001 grâce au parrainage de l’ancien vice-président Fahim qui avait la main sur les nominations dans le Nord-Est à la suite d’un accord avec Hamid Karzai. De plus, il a été soutenu par les Forces spéciales américaines pour combattre les Taliban. Grâce à ces appuis, il parvient à éviter la nomination en 2007 de Juma Khan Hamdard7 comme gouverneur et installe en 2008 un de ses commandants, Majid, à la tête de la branche locale des services de renseignement. En 2009, ce dernier est remplacé par Mohammad Daud, le beau-frère de Mir Alam. Ses hommes peuvent ainsi extorquer de l’argent à la population en toute impunité. Avec la mort de Fahim et l’élection d’Ashraf Ghani, Mir Alam a partiellement perdu son emprise sur l’appareil administratif : le gouverneur et le maire actuels lui sont ouvertement hostiles. Cependant, ceux-ci se sont révélés impuissants et il demeure néanmoins le commandant le plus puissant de la province. Il exerce un pouvoir de police informel affectant l’ensemble des acteurs de la province.

  De plus, le rapport de force entre l’armée et la police d’un côté et les milices de l’autre est donc clairement favorable à ces dernières à l’échelle de la province. Ainsi, le nombre de policiers est de moins de 200 à Khanabad, entre 200 et 300 à Dasht-e Archi et 300 à Chahardara et l’Armée Nationale Afghane compte un bataillon à Dasht-e Archi, mais n’a pas d’hommes à Khanabad. De plus dans certains cas, la police prend le parti d’une milice contre l’autre. Ainsi, à Khanabad, Manana Hazara, le chef de la police et ancien membre du Hezb-i Islami, soutient Omar Pakhsaparan contre les hommes d’un commandant de l’ALP, Qadirek. Début 2014, la police attaque et tue plusieurs hommes de Qadirek qui avaient barré la route entre Aliabad et Khanabad pour rançonner les voyageurs. L’ANA n’intervient pas dans les conflits en règle générale, elle participe seulement aux grandes opérations de nettoyage avec l’ANP et les milices. Celles-ci sont donc associées aux opérations avec des résultats parfois désastreux. Ainsi, à Dasht-e Archi, le commandant de la police de la province, Andarabi, a lancé une opération pendant l’hiver 2014 avec l’aide notamment de 200 à 300 hommes d’une milice de Khanabad dirigée par Yousouf Arjal, un tadjik. Les hommes de cette milice ont volé, tué et violé des civils pashtounes, ce qui a conduit au limogeage de Khalil Andarabi et à une implantation plus forte des Taliban.

  Le massacre de Kanam (district de Khanabad, banlieue de Kunduz) est un autre cas tristement célèbre. Ce village est une zone de pénétration Taliban vers la ville. En 2012, les Taliban tuent des soldats de Mir Alam ; celui-ci envoie Qadirek, un commandant ALP qui, en représailles, tue environ 45 civils. L’affaire provoque la mobilisation d’acteurs de la société civile locale, mais la police arrête uniquement des personnages secondaires. De surcroît, trois personnes qui se sont engagées publiquement dans cette affaire sont assassinées par les hommes de Qadirek. En août 2014, les Taliban tuent Qadirek et s’emparent de ce village proche de la ville de Kunduz avec le soutien de la population, ce qui facilitera leurs opérations contre la ville par la suite.

La progression des Taliban à Kunduz signe l’échec d’une approche sécuritaire basée sur un accroissement du nombre de groupes armés. Dans la perspective d’une diminution inévitable de l’aide occidentale, les milices ont un rôle d’autant plus déstabilisateur que l’installation d’une dyarchie au sommet de l’État entre le président Ashraf Ghani et le « Chief executive officer » Abdullah Abdullah paralyse les institutions et limite le contrôle sur des unités militaires souvent à la limite du brigandage 8. Tandis que l’administration centrale perd progressivement la main sur la gestion et les ressources de pans entiers du pays au profit de potentats locaux, l’armée se retrouve progressivement en concurrence avec des groupes armés fonctionnant selon des logiques ethniques et clientélistes.

On retrouve dans les autres provinces les trois modèles de milices (communautaire, ethnique et anarchique) décrits ci-dessus et le même processus d’affaiblissement de l’État. Le système milicien né à Kunduz a été imité dans le reste du pays. On voit ainsi apparaître des situations locales sur le modèle anarchique (Ghazni, Wardak, Helmand, Nangarhar) particulièrement complexes et très instables où les alliances croisées et les affrontements entre milices, police et armée peuvent ralentir ou évincer les Taliban dans un premier temps, mais se traduisent par un retrait des institutions. Dans d’autres cas (Uruzgan, Paktika), les clivages identitaires sont renforcés par les exactions de milices composées de l’ethnie minoritaire localement. A terme, cette configuration favorise les Taliban qui peuvent exploiter le mécontentement local. De plus, l’avenir des ALP dépend de la poursuite du financement américain. Si celui-ci venait à s’interrompre, les extorsions et les rivalités pourraient s’accroître, offrant aux Taliban une situation encore plus favorable pour se présenter, comme au milieu des années 1990, comme une alternative au désordre. Ainsi, l’effondrement actuel du système sécuritaire à Kunduz pourrait bien préfigurer la situation à venir dans d’autres provinces.

  1. Les données analysées ici viennent pour l’essentiel d’un séjour des auteurs à Kunduz en avril 2014 et d’enquêtes de terrain effectuées dans cette province au cours des années précédentes (2009 notamment).
  2. La composition ethnique très diverse de la province est due à la politique de peuplement du gouvernement central dans les années 1920, lors de l’assèchement des marais de Kunduz. Le royaume transfère en effet des populations en provenance de l’ensemble du pays, parfois de manière forcée, pour les installer sur les nouvelles terres. On retrouve le même phénomène à Lashkar Gah, dans l’Helmand, avec la construction du grand barrage hydroélectrique dans les années 1960.
  3. Lors de la guerre contre l’URSS dans les années 1980, on assiste à un processus de fragmentation de l’insurrection en partis politiques. A mesure que les lignes de divisions politiques et ethniques s’alignent lors de la guerre civile du début des années 1990, ces partis deviennent de plus en plus homogènes ethniquement. En particulier, le Jamiat-i Islami s’impose comme le représentant des Tadjiks, le Hezb-i Islami est majoritairement composé de Pashtounes et le Jumbesh-i Milli est largement composé d’Ouzbeks. Cette dynamique reste néanmoins limitée dans certaines régions, notamment Kunduz, par des rivalités locales, des loyautés partisanes ou des intérêts économiques.
  4. L’histoire de la formation de l’Etat depuis la fin du 19e siècle montre au contraire la centralité de son rôle en Afghanistan et son articulation avec les institutions tribales. De plus, la guerre qui commence à partir de 1979 a pour effet d’affaiblir considérablement les élites tribales, ciblées par l’Union soviétique et concurrencées par les nouvelles figures montantes (commandants et clercs).
  5. Abdul Rassul Sayyaf est un des chefs de partis des années 1980, qui a constitué son réseau de commandants essentiellement à partir du financement des pays du Golfe, d’où notamment ses positions très anti-chiites (il s’est modéré sur ce point après 2001). Connu pour son habilité rhétorique et sa corruption, il est une des personnalités marquantes du Parlement des années 2000. Candidat à l’élection présidentielle, il s’est rallié à Abdullah au second tour.
  6. L’affiliation a priori surprenante des Hazaras, généralement chiites, au Hezb-i Islami, parti islamiste sunnite majoritairement constitué de Pachtounes, est attestée dans d’autres régions, notamment le sud de Ghazni.
  7. Originaire de la province de Balkh, il est Pasthoune et ancien du Hezb-i Islami, le concurrent historique du Jamiat-i Islami. De ce fait, sa nomination a été vue, probablement avec raison, comme une façon pour Karzai de reprendre a minima le contrôle de la province.
  8. A la suite de la contestation des élections présidentielles afghanes, un accord a été conclu sous la houlette des Etats-Unis entre les deux candidats. L’accord prévoit l’établissement d’un poste de chef du gouvernement, le Chief Executive Officer, divisant les pouvoirs de l’exécutif en deux. En particulier, les nominations, dont le rôle est déterminant dans le système politique afghan, doivent être validées par les deux chefs de l’exécutif. Il en résulte depuis une paralysie dans de nombreux postes de la fonction publique afghane.