A l’heure où la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme relève l’importance du nombre des réfugiés de la violence au Mexique1, il reste paradoxalement toujours aussi courant d’entendre regretter une certaine apathie de la population civile face au narcotrafic et aux  crises qu’il génère2. Selon ce discours, visiblement déconnecté du vécu de la population, cette indifférence supposée constituerait l’un des obstacles à l’établissement d’un « Mexique en paix3 ». Or, cette accusation, qui permet de dédouaner les acteurs politiques de leur part de responsabilité, cache l’ingéniosité quotidienne des individus. Dans un environnement incertain, caractérisé par des injonctions contradictoires appuyées par des menaces de représailles venant d’acteurs multiples, la population doit naviguer avec intelligence sans jamais s’aligner ni sur les forces de l’ordre, ni sur un groupe armé.

Pour le gouvernement, le succès très limité de la campagne d’incitation à la délation serait l’expression de cette passivité des citoyens mexicains. Depuis le dernier sexennat (2006-2012), cette volonté politique a été rendue particulièrement manifeste dans les offres de récompenses faramineuses4 pour toute information menant à la capture de capos et lieutenants du narcotrafic. De manière plus générale, l’injonction « Denuncialo ! » (« Dénonce-le ! ») dans la rue, dans les transports ou à la télévision, fait partie des messages gouvernementaux les plus visibles du paysage quotidien mexicain. L’injonction vaut a priori pour tous les délits, y compris mineurs, dont la population pourrait être témoin ou victime. Mais dans le contexte actuel, où le gouvernement dit travailler « pour un Mexique en paix », laissant ainsi entendre qu’il dirige un pays en guerre, les informations ayant trait au narcotrafic sont tout particulièrement visées.

Or, souvent, dans les régions où le narcotrafic est plus répandu, c’est la position inverse qui est privilégiée : le silence. A première vue, ce choix pourrait être lu comme la confirmation de l’apathie populaire tant décriée. Mais il s’explique aussi bien par la peur, voire la terreur, dans lesquelles vivent ces populations. Cependant, il semble également pertinent de ne pas se cantonner à cet élément, indéniable,  ou tout du moins de l’affiner. En effet, interpréter ce silence comme symptôme de la prétendue paralysie de la société, comme une réaction immédiate voire instinctive face à la peur ne le rendrait pas moins légitime. Pour autant, ce choix compris comme une action à concevoir en elle-même, comme le fruit d’une stratégie construite et réfléchie entre une peur et une préférence, celle du secret, offre une lecture plus sensible et surtout plus fine. Préférant la formulation en vigueur parmi la population « mieux vaut ne rien dire » à l’expression « omerta » – si courante qu’elle en est venue à figer l’objet qu’elle est supposée décrire –, cet article invite à percevoir les multiples considérations contenues dans cette précaution et leur intérêt analytique. Il entend décrire le choix du silence non pas simplement comme le résultat de pratiques contraignantes et violentes, mais comme le fruit et l’espace de développement d’une relation particulière entre les tenants d’une activité et son entourage social et historique. Cette relation, complexe et par définition variée suivant les lieux et les moments, ne peut rester un angle mort des espaces de réflexion et des initiatives publiques en vue de résoudre le conflit.

C’est dans le cadre d’une ethnographie réalisée dans un village de la Sierra Madre Occidentale5 (Nord Ouest du pays) qu’à force de répétitions et dans la variété des situations, il est apparu important de prendre au sérieux la phrase « mieux vaut ne rien dire », et ce, quand bien même celle-ci viendrait clore une conversation. Cependant, il semble pertinent, au moins provisoirement, de faire abstraction de son contexte d’énonciation. En effet, la menace implicite à la situation de violence occulte ici deux questions plus simples : que faut-il « taire » ? Et face à qui ? En s’attachant à décrire précisément l’ingéniosité avec laquelle la population navigue entre groupes armés et forces de sécurité, on perçoit qu’une telle formule, floue et impersonnelle, traduit davantage que la seule crainte de représailles.

Que faut-il « taire » ?

Il faut d’abord relever les difficultés qu’implique la qualification morale des faits du quotidien. Au niveau macro et surtout en réaction à l’injonction étatique à la délation, cette question se rapporte aux délits ou crimes ayant trait au trafic de drogues, assimilés au « crime organisé ». Jusqu’en un lieu où ces informations abondent – la Sierra Madre Occidentale est considérée comme la région emblématique du narcotrafic –, le lien immédiat établi au niveau national entre la violence actuelle et le narcotrafic est tout à fait tangible au niveau local (bien que les interprétations puissent diverger suivant les cas). En revanche, la compréhension du narcotrafic telle que les autorités étatiques la véhiculent – un ensemble indifférencié et fixe de pratiques effroyables – et qui demanderait à être partagée pour susciter la délation, se heurte, à l’échelle locale, à des limites concrètes : d’une part, l’ancienneté et la longévité de cette activité dans le paysage local ; de l’autre, l’expérience quotidienne qu’en font les populations.

Dans la Sierra Madre Occidentale, la culture du pavot et de la marihuana date du début du XXsiècle. Les personnes vivant et travaillant aujourd’hui dans la Sierra ont grandi dans un espace où ces activités avaient déjà cours. De même, elles ont assisté aux transformations de cette économie faisant ainsi aisément le lien entre l’activité et la violence tant commentée. En effet, les formes de répression gouvernementale, radicalisées dans les années 1970, la diversification du trafic dans les années 1980, puis celle de la production cette dernière décennie, et enfin le traitement médiatique plus abondant et sensationnaliste que réellement exhaustif depuis 2006 sont autant d’éléments visibles pour l’observateur. Néanmoins, la persistance chez les personnes âgées de remarques telles que « Nous on les appelaitgomeros6 et maintenant ils les appellent narcotrafiquants » laisse penser qu’en dépit du lien fait entre narcotrafic et violence, le processus de « criminalisation » et son efficacité ne saurait être calqués sur les pages de journaux nationaux ou régionaux. L’opposition marquée entre les deux désignations « gomeros » et « narcotrafiquants » par « eux » et « nous » respectivement, dénote la prise de distance avec la catégorie « narcotrafiquant », considérée comme imposée de l’extérieur. La condamnation sociale de l’activité et de ses intégrants répond davantage, le cas échéant, aux événements et transformations effectivement visibles et constatées. Quand bien même cette condamnation pourrait se répandre au niveau local, elle ne saurait être aussi datée, figée et englobante qu’une labellisation juridique de type « activité criminelle ». Du fait de ce décalage, c’est sur la base de critères localement pertinents qu’un acte singulier sera condamné.

C’est aussi l’expérience temporelle propre au quotidien qui rend cette identification moins évidente. Il existe un écart considérable entre une entité relativement abstraite telle que « le crime organisé » et la singularité des situations auxquelles il est possible d’assister localement. Si ce n’est dans le cas des narcomantas7, les personnes vivant sur place ne qualifient pas les activités liées au narcotrafic de la même manière : ne se présentant pas a priori comme telles, il s’agit avant tout d’activités, de situations dont la catégorisation reste ouverte. Or, un événement « lié au crime organisé » peut également relever d’autres dimensions sociales. Par exemple, alors même que l’auteur d’un crime ou d’un délit, ou sa victime, sont connus en tant que membres d’un groupe armé, ou alors que les armes utilisées proviennent d’une organisation criminelle, il est possible que le crime soit davantage commenté comme un règlement de comptes entre voisins parce que cet aspect-là de l’incident revêtira davantage d’importance localement. Ainsi, quand bien même une personne serait disposée à « parler du narcotrafic » ainsi que l’y enjoint le gouvernement, le caractère éminemment complexe et fragmenté de la violence dans sa perception au quotidien génère une incertitude autour de l’événement violent. Dans cette incertitude, et alors qu’il est difficile d’estimer si l’événement est condamné ou non socialement, mieux vaut « ne rien dire ».

« Se taire » face à qui ?

Cette deuxième interrogation permet de mettre au jour les difficultés liées à l’identification de l’interlocuteur à éviter dans un contexte d’imbrication sociale. L’ancrage historique des activités liées à la culture et au commerce de la drogue dans la région implique déjà une cohabitation ancienne entre les personnes qui vivaient du narcotrafic et leurs voisins. Mais comprendre cette cohabitation comme une simple relation de proximité entre deux groupes distincts juxtaposés serait une erreur : en raison des processus récents de parcellisation et de multiplication des groupes armés8, il est impossible de percevoir ces derniers comme des acteurs exogènes à la population locale. Dans le contexte d’incitations étatiques à la délation, les rivalités entre les différents groupes complexifient le paysage et les stratégies qui s’y construisent : il ne s’agit plus seulement de savoir qui dénoncer : la question se pose aussi de savoir auprès de qui.

Les multiples facettes que revêt aujourd’hui la figure du « cafardeur » (soplón) sont symptomatiques de la complexité des enjeux locaux. « Etre un cafardeur c’est comme t’accrocher une cible dans le dos » dit-on dans la Sierra Madre. Si la délation constitue rarement une pratique socialement valorisée, elle se révèle également particulièrement dangereuse. Ni le message de dénonciation, ni son récepteur ne peuvent être perçus comme évidents. Le soplón est-il uniquement celui qui dénonce (ou « montre du doigt ») quelqu’un auprès des autorités étatiques ? N’est-ce pas aussi celui qui dénonce auprès d’un groupe armé ? Tous les groupes armés réagissent-ils de la même manière quand on leur dénonce quelqu’un ? L’incertitude qui entoure ce type d’interrogations traduit bien la complexité d’une situation radicalement différente d’un conflit qui opposerait idéalement l’Etat, à travers l’ensemble de ses forces de sécurité (municipales, étatiques, fédérales et militaires), à un seul et même groupe localement identifiable par l’exercice d’une activité illégale.

Cette diversification des acteurs armés influe directement sur les relations sociales. La création de nouveaux groupes se traduit localement par la recherche de nouvelles recrues. La question « tu veux y entrer ? » a été posée à plusieurs reprises à certaines personnes vivant et travaillant dans la région. La proposition étant assortie d’avantages – notamment économiques –, la réaction dépend d’équations et de trajectoires personnelles variées. Tout récemment, lorsque l’opportunité s’est de nouveau présentée, les critères de sélection étaient moins exigeants qu’auparavant, notamment du fait de la diversification des activités des nouveaux groupes.. Cela met en évidence la fragilité de la distinction entre population civile et groupes criminels. D’un point de vue plus pratique, si une personne décline l’offre, il demeure probable qu’un parent, collègue, voisin, ami ou une simple connaissance réponde par l’affirmative.

Ainsi la ligne de démarcation entre les personnes « impliquées » et celles « non impliquées » est-elle particulièrement floue. Elle est en outre fluctuante au fil des évolutions – formations, dissolutions – que connaissent les groupes concernés et les enjeux du trafic. Au fur et à mesure de ces transformations, la prise en compte des réseaux de sociabilité préalables devient primordiale pour comprendre que, dans le cadre du quotidien et du voisinage, identifier les personnes à dénoncer et celles à qui dénoncer est particulièrement difficile, si tant est, bien sûr, qu’on y soit disposé dans ces conditions.

Sans apathie, ni parti pris

En passant rapidement en revue deux facettes très simples d’une même recommandation, on se rend ainsi compte que les raisons sont nombreuses de préférer « se taire ». Il ne s’agit pas de nier l’impact des moyens de contrainte violents qui peuvent être utilisés pour inciter les gens à garder le silence. Mais, en affirmant qu’« il ne faut pas se rendre devant la peur », les gens ordinaires suggèrent l’existence et l’importance de l’activité que suppose ce quotidien à l’ombre des cartels. L’aspect performatif de la peur, avant même que n’intervienne le refus d’y céder, réside aussi dans une attitude des plus actives. Les craintes sont en effet liées aux précédents punitifs dont l’efficacité dépend des récits qui en sont faits, de l’interprétation proposée et des calculs des personnes potentiellement concernées par l’attitude sanctionnée.

L’importance de ces craintes rend le déroulement des activités quotidiennes particulièrement délicat. Il ne s’agit pas d’une guerre rythmée par des affrontements armés constants, ni pour autant d’un quotidien pacifié. Afficher un parti pris de manière explicite n’est pas ici une option envisageable. Par conséquent, les personnes doivent jongler entre les deux règles de conduite proposées: l’injonction étatique de délation et la discipline du silence des groupes armés. Il s’agit donc de combler un vide, d’investir un entre-deux, de poser des jalons dans un univers d’incertitude. Derrière la « complaisance » de la population qu’un regard superficiel est en effet susceptible d’identifier se dissimule en réalité, pour ces populations, une composition permanente, jusque dans leurs pratiques les plus communes, avec la réalité quotidienne de la violence.

Quand une personne parle, elle doit alors trouver un compromis entre le silence prudent et la nécessité de discuter pour se tenir au courant. Les précautions qui entourent la prise de parole constituent alors des stratégies de contournement de la règle imposée par les cartels ; en ce sens, elles expriment le refus de se rendre face à la peur et deviennent le produit de cette composition permanente. A force de répétition, ces précautions créent un cadre à l’intérieur duquel les informations peuvent circuler. Ainsi la constatation relativement récente de la coexistence, au niveau local, de différents groupes armés non étatiques s’est-elle traduite par la transformation de la figure du soplón : la possibilité de « montrer du doigt » pour le compte d’un groupe, pour celui d’un autre, ou pour les autorités étatiques, étend la liste des dénonciateurs potentiels, mais aussi celle des attitudes qui les trahissent. De nouveaux éléments éveillent la méfiance. Selon son « affiliation », le « cafardeur » n’est pas friand des mêmes informations et n’a pas les mêmes intentions. Aussi, le compromis classique d’un silence qu’on ne peut tenir – le chuchotement – est dorénavant assorti d’un contrôle plus assidu des personnes présentes lors de l’échange, d’un calcul sur son contenu (information récente et peu commentée ou bien anecdote passée) et des intentions de l’interlocuteur (volonté de mesurer l’ampleur des connaissances de son interlocuteur ou recherche d’une information nécessaire à sa propre sécurité). En maintenant cette alerte dans l’interaction, en construisant en commun des repères fiables et évolutifs, il devient encore possible d’entretenir des relations sociales sans s’enfermer dans des réseaux d’échange figés et hermétiques. Les multiples facettes du nouveau « cafardeur » sont alors angoissantes sans être paralysantes dans la mesure où ces populations, loin de toute « passivité », s’adaptent en permanence.

Cet exemple est révélateur d’un aspect fondamental du quotidien en contexte d’incertitude : la nécessité vitale de s’informer et de s’adapter à un mouvement sur lequel on n’a que peu de prise. En situation d’alerte constante, les pratiques quotidiennes doivent évoluer en lien étroit avec les transformations de la configuration violente. Cette attention soutenue aux changements exige une grande inventivité et dénote une attitude réflexive quant au répertoire d’actions possibles et à ses transformations à travers le temps. Les choix et les formes de protection font état d’un savoir fin et mesuré, et nous parlent d’un parti pris raisonné et bien au fait des options possibles.

Bien que spécifique à un temps et un lieu particulier, la formule « mieux vaut ne rien dire », aussi floue et impersonnelle puisse-t-elle paraître, fait partie de ces choix. Quand bien même l’injonction est aussi contournée, on comprend que, la « peur » mise de côté, ni le secret, ni l’interlocuteur à éviter, ne sont faciles à identifier. En nous positionnant exclusivement du point de vue de la « population civile », on perçoit une imbrication sociale importante avec les « acteurs armés non étatiques ». Ainsi, sans même suggérer l’existence d’une telle intention de la part de ces derniers, on devine l’influence qu’ils peuvent exercer sur les conduites des premiers.

Aussi irrémédiable et brutale puisse être la décision de quitter son lieu de vie, celle-ci se trouve étroitement liée à une dimension temporelle plus diffuse, celle du quotidien. Voyant la CIDH attirer l’attention sur l’importance des réfugiés de la violence liée au narcotrafic, on pourrait s’attendre à ce que le regard se tourne aussi vers ceux qui, tant bien que mal, peuvent ou doivent encore rester. On comprend qu’en l’état actuel des choses, il soit déjà malaisé d’identifier le nombre d’acteurs en jeu, mais la prise en considération d’une masse tout sauf silencieuse est aujourd’hui indispensable à l’action politique. Il est donc urgent de comprendre cet entre-deux irréductible aux catégories de victimes et de réfugiés, ou d’indifférents et d’apathiques. D’autant que cet entre-deux est certainement propice à une nouvelle description d’un conflit qu’on ne sait toujours pas qualifier.

  1. Audience de la CIDH consacrée à  Washington le 1er novembre 2013. Voir : http://www.jornada.unam.mx/2013/11/02/politica/013n1pol
  2. Ce discours, courant dans la société mexicaine, s’entend également dans des espaces de réflexion liés aux organisations civiles. (Voir, par exemple, la communication de l’INSYDE -Instituto nacional para la seguridad y la democracia-, 27 novembre 2013, colloque IIS-UNAM.) Par ailleurs, la  récente création des groupes d’autodéfense dans le Michoacan constitue un phénomène inédit d’opposition armée aux organisations criminelles et connaît une expansion rapide.
  3. « Por un México en paz » page web de la Secretaria de Seguridad Publica
  4. En 2009, 30 millions de pesos mexicains étaient offerts pour toute information « utile à la localisation et capture des capos » apparaissant sur une liste de 37 personnes; en 2013, 563 millions pour 6 capos. Voir : http://diario.mx/Nacional/2013-08-08_a7943151/ofrecen-por-seis-narcos-mexicanos-$563-millones-/ ; http://internacional.elpais.com/internacional/2009/03/23/actualidad/1237762815_850215.html
  5. Cet article est le fruit d’une enquête ethnographique réalisée en 2012. S’il ne nous est pas possible de nommer le village concerné, cette absence de désignation ne saurait en aucun cas être interprétée comme une invitation à lire ce texte comme un diagnostic général de la situation actuelle dans la région.
  6. Terme désignant ceux qui fabriquent la gomme du pavot.
  7. Les narcomantas sont des messages diffusés par les organisations criminelles mexicaines au gouvernement, à la population ou à une organisation rivale, généralement écrits sur des draps ou de grandes affiches, et placés en des endroits stratégiques qui permettent leur diffusion.
  8. Dans la région, c’est notamment à partir de 2007 que l’on parle de la création de nouveaux groupes armés non directement liés à la production de drogues mais à la « régulation du trafic » sans que les origines de leurs formations soient clairement identifiées.