Souvent présenté comme un espace marginal, sans langage commun avec le reste du Moyen-Orient, le Kurdistan irakien est également touché par les vagues de contestation qui secouent l’ensemble du monde arabe, depuis la chute du président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011. En effet, dans cette région, de facto autonome du reste de l’Irak depuis 1991, la domination des deux partis kurdes historiques, le Parti Démocrate Kurde (PDK) et l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK), est actuellement remise en cause par une population qui, laissée à la marge de l’essor économique dont profite le Kurdistan irakien, est en quête d’intégration dans le système politique qui s’y développe. Cependant, cette contestation, qui éclate le 17 février 2011 dans la ville Souleimaniyeh, avant que le mouvement ne soit dispersé courant avril sous les coups d’une répression sanglante, peut sembler paradoxal comparé à l’amélioration du niveau de vie et à la relative stabilité politique des trois gouvernorats kurdes par rapport au reste de l’Irak. Il faut donc se demander dans quelle mesure le déclenchement des manifestations est révélateur d’un malaise profond et de nouvelles aspirations sociales et politiques, attisées par l’impact symbolique des mouvements du « printemps arabe ». En se développant, cette vague de soulèvements a contribué à rendre imaginable et légitime pour la population le fait de se mobiliser afin de réclamer le respect de ses droits. En ce sens, ce « printemps arabe » a introduit une brusque fluctuation de la perception que les acteurs politiques, tout comme les manifestants, peuvent se faire de la « valeur 1» de leurs ressources politiques et des contraintes qui s’imposent à eux. Mais si une partie de la population kurde a ainsi été encouragée à se mobiliser, dans un contexte régional en plein bouleversement, le mouvement de contestation au Kurdistan irakien s’est rapidement autonomisé sur des dynamiques propres à cet espace politique.

Une opposition naissante entre la « société civile » kurde et l’élite politique au pouvoir

Depuis la chute du régime Baath en 2003, le Kurdistan irakien connaît pour la première fois un contexte non conflictuel qui permet à la région de profiter d’un remarquable développement économique, tandis que le système parlementaire kurde se renforce. Comme l’étudie Hamit Bozarslan2, cette situation encourage la diffusion d’un nouveau cadre référentiel, basé sur les droits de l’homme, la justice et la démocratie qui sont perçus par la population comme un modèle de développement légitime. Les élites se socialisent progressivement à de nouvelles pratiques de pouvoir alors que la « société civile3 » tend à se renforcer et tente de prendre son indépendance par rapport aux structures partisanes qui l’enserrent. On observe l’apparition de nouveaux terrains de conflits internes à la société kurde avec l’émergence d’acteurs sociaux « civils » – création d’ONG locales, de médias alternatifs voire d’opposition, d’associations, etc. – revendiquant leur indépendance face à l’autoritarisme grandissant du PDK et de l’UPK. Contre le développement de ces espaces d’expression, par lesquels la population tend à s’émanciper de leur tutelle historique, les deux partis au pouvoir se retranchent de plus en plus derrière une attitude répressive. Cette radicalisation a pour conséquence de les isoler progressivement du reste de la population tandis que ces deux groupes d’acteurs partisans renforcent leur contrôle sur les bénéfices dégagés du développement économique du Kurdistan irakien. Ainsi, outre des inégalités économiques croissantes et une corruption généralisée, le renouvellement des élites politiques et économiques est monopolisé par les comités centraux des partis. Il se fait par cooptation, au détriment de la grande majorité d’une population récemment urbanisée et très jeune. Avant le déclenchement du « printemps arabe », un large pan de la population kurde avait donc déjà conscience de la dérive du système politique vers un modèle politique autoritaire proche de celui de l’Égypte ou de la Jordanie.  Ainsi, lorsque le « printemps arabe » éclate, la société kurde suit avec attention ces révoltes auxquelles elle s’identifie fortement, tandis que les élites au pouvoir choisissent de répondre par un durcissement brutal de leur politique de répression.

Une contestation inspirée par les révoltes du « printemps arabe » qui s’autonomise sur des logiques propres au Kurdistan irakien

La population kurde irakienne s’engage dans le cycle de protestation du « printemps arabe » le 17 février 2011 lorsque, dans la ville de Souleimaniyeh, plusieurs centaines de jeunes organisent un rassemblement en soutien aux peuples tunisien et égyptien qui viennent de renverser les dictatures de Ben Ali et Moubarak. Inspirée par d’autres actions similaires dans le monde arabe, la foule décide de venir protester devant le bureau principal du PDK dont les gardes répondent en lançant des pierres, puis débordés tirent dans la foule, faisant un mort de 14 ans et de nombreux blessés. Loin de chercher à apaiser la situation, la réaction des cadres du PDK ne se fait pas attendre. Dans un discours sans excuse, le parti se présente comme une entité « sacrée » et des troupes supplémentaires sont aussitôt dépêchées dans la ville. Les 19 et 20 février suivants ont lieu d’autres grandes manifestations organisées par une foule scandalisée par la violence et la dérive autoritaire du pouvoir. Cette fois ce sont les forces de sécurité de l’UPK, parti partenaire de la coalition au pouvoir au Kurdistan, qui répondent à balles réelles, faisant à nouveau plusieurs victimes ainsi qu’une centaine de blessés. Choqués par la violence de ces réactions, les manifestants, dont les revendications étaient jusque là éclatées, se mettent à réclamer à l’unisson la démission du gouvernement régional, une lutte plus efficace contre la corruption et des poursuites judiciaires contre les responsables des manifestants tués dans des accrochages avec les forces du PDK et de l’UPK. De fait, si cette violente répression permet d’écraser tout mouvement d’opposition politique interne, elle a pour conséquence de radicaliser les manifestants. Par son ampleur, elle tend aussi à saper la légitimité des deux partis en place qui ont toujours justifié leur monopole sur le pouvoir au nom de la protection du nationalisme kurde et de leur résistance historique à Bagdad.

Un mouvement de contestation profond

Le mouvement de contestation au Kurdistan irakien est intergénérationnel, il s’inscrit dans la durée et secoue profondément les bases du pouvoir politique kurde. A la pointe du mouvement, on retrouve une jeunesse qui n’a connu le régime politique de Saddam Hussein qu’à la marge ou à travers les récits nationalistes. Sa mobilisation traduit ainsi une demande de reconnaissance de sa légitimité à exister en tant qu’acteur politique4 et à être intégrée économiquement. Sur ce point, elle est rejointe par d’autres générations ayant beaucoup souffert des guerres contre le régime Baath et revendiquant leur droit à profiter d’une redistribution équitable des richesses de la région. Dans les manifestations, on retrouve ainsi une population aux origines socio-professionnelles très diverses, mais porteuse de la même volonté d’intégration politique, sociale et économique. Ainsi, le caractère hétéroclite des groupes de manifestants n’a pas empêché le mouvement de se développer pacifiquement et de façon autonome par rapport au reste de la scène partisane kurde. Les manifestants se sont organisés seuls et, par leur nombre, ont prouvé à plusieurs reprises qu’ils étaient en mesure de prendre le contrôle temporaire de certaines villes. Cependant, faute d’une représentation politique propre, ils ont dû s’en remettre aux partis d’oppositions – Goran, l’UIK et le GIK – afin de négocier avec le régime. Or ces derniers, focalisés sur la défense de leurs propres intérêts au sein de l’arène politique kurde ont été pris de court par la radicalisation des manifestations. Craignant un conflit ouvert avec le PDK et l’UPK, les partis d’opposition ont préféré se mettre en retrait de la mobilisation et il leur a été difficile d’en assumer une représentation politique efficace.

Une protestation rendue difficile par la collusion entre le PDK et l’UPK

Les collusions et le soutien mutuel entre les deux partis au pouvoir leur a permis d’organiser une répression brutale contre les manifestants qu’ils ont étendue aux médias kurdes indépendants et aux partis d’opposition. De fait, l’institutionnalisation du système politique kurde irakien, en tant qu’arène politique légale et différenciée, est encore trop faible pour contraindre les différents groupes d’acteurs politiques qui s’y côtoient. Les partis miliciens kurdes qui y évoluent, notamment le PDK et l’UPK, contrôlent étroitement, sur leur territoire respectif, la tenue d’élections, le système judiciaire, les principaux pôles économiques, les forces de sécurité. Forts de cette position dominante et face à au mouvement de contestation, ils sont enclins à toutes formes d’échanges officieux afin de se maintenir au pouvoir, créant une situation de forte fluidité politique. Ainsi, malgré des institutions de façade dites « démocratiques », les rapports politiques entre les partis au pouvoir et les manifestants sont marqués par une violence qui s’exerce en toute impunité par les premiers sur les seconds. Les journalistes sont, eux aussi, régulièrement interpellés, menacés ou victimes d’intimidations5.

Loin de parvenir à ses fins, cette répression a renforcé la détermination du mouvement de protestation qui considère le recours à la force par le pouvoir comme un aveu de faiblesse autant qu’une preuve de son manque de légitimité. Bien que la répression du PDK soit suffisamment violente pour interdire toute contestation dans les villes qu’il contrôle, les manifestants se rassemblent presque chaque jour, entre février et avril, dans les principales villes tenues par l’UPK comme Souleimaniyeh, Halabja, Kalar, où l’appereil sécuritaire du parti est plus divisé que celui du PDK. Les meetings pacifiques qui s’y organisent tendent à imiter à plus petite échelle ce qui a pu se passer sur la place Tahrir au Caire ou à Bagdad. En réponse, la répression ne faiblit pas. Entre février et avril on a compte ainsi 12 morts et environ 1000 blessés, sans qu’aucune issue pacifique à la crise ne semble possible. Les élites au pouvoir renforcent leur cloisonnement tandis que l’opposition partisane kurde, incarnée par les partis Goran (« le changement »), l’Union Islamique du Kurdistan (UIK) et le Groupe Islamique du Kurdistan (GIK), est incapable de représenter le mouvement de protestation et de recentrer la crise au sein des institutions politiques kurdes irakiennes. De plus, cette crise est profondément sociale et endémique d’un système sociétal étroitement contrôlé qui ne laisse aucune chance d’intégration à une grande majorité de la population. Derrière le slogan unitaire de la chute du gouvernement kurde, les manifestants ont pris la rue avec une conscience claire des maux qui gangrènent leur société comme la corruption ou  l’écart social grandissant entre une classe de nouveaux riches et une population exclue des bénéfices économiques de l’après 2003. Aussi les mécanismes institutionnels kurdes et les deux partis aux pouvoirs s’avèrent-ils impuissant à résoudre tout seul une crise de cette ampleur.

Plutôt que de s’ouvrir à une tentative de médiation qui, selon eux, risquerait de nuire à leur domination politique, leur réaction se traduit par la violence. Dans ce conflit autant politique que social, il faut ainsi souligner le jusqu’au-boutisme des deux partis qui n’hésitent pas à casser l’opposition en déployant plusieurs milliers de peshmergas afin d’occuper militairement les principales villes contestataires. Pour l’instant, bien que les rassemblements de manifestants soient devenus impossibles et que la répression entreprise par le PDK et l’UPK semble victorieuse, le contexte politique régional reste en pleine ébullition. Tout porte à croire que la multiplication des révoltes et leur capacité à s’inscrire dans la durée renforcent progressivement l’incertitude structurelle de l’élite kurde au pouvoir. Il faut donc s’interroger sur les motivations profondes et la perception des acteurs de ce mouvement de contestation latent, susceptible de reprendre a tout moment. Or il semble évident que dans la situation de fluidité politique que connaît l’Irak, renforcée par les perspectives du retrait américain, bien plus que ses moyens de coercition, c’est la capacité de l’élite au pouvoir à apparaître comme un élément indispensable à la défense de l’autonomie du Kurdistan qui lui permet de légitimer le maintien en l’état du système politique kurde.

Conclusion

Face à l’ampleur du mouvement de protestation, la répression qui a sévi à son encontre n’est pas la seule explication de son échec et sa dispersion en avril 2011. Arrivés à un point de non retour, les manifestants ont été divisés sur la nécessité ou non de déstabiliser les institutions politiques kurdes, garantes des acquis de l’autonomie du Kurdistan irakien. Malgré leur force et leur détermination, les manifestants n’ont pas osé aller trop loin et l’impossibilité de faire face pacifiquement à la répression les a convaincus de se disperser plutôt que de s’engager dans un cycle de violence. En cela, si les manifestants kurdes ont pris le pas derrière le « printemps arabe », ils n’ont pu s’arracher à une logique locale propre où une tentative de renversement brutal du gouvernement kurde parait difficile, car perçue par les acteurs comme une atteinte à la survie politique du Kurdistan irakien.

Le mouvement de contestation au Kurdistan irakien se définit donc par son caractère diffus et par son incapacité à développer une réelle représentation politique au sein des institutions kurdes irakiennes. Les différents partis de l’opposition ne sont pas parvenus à prendre la tête de ce mouvement, tandis que de nombreux  manifestants ont refusé de cautionner les divisions au sein de l’élite politique kurde. Cependant, si les manifestations ont cessé depuis avril, il n’en reste pas moins que les tentatives d’étouffement – sous forme d’intimidations, d’arrestations, de pressions sur les médias… – ou les promesses de réformes, proposées par le PDK et l’UPK, sont loin d’avoir désamorcé les problèmes sociaux et économiques qui traversent la population kurde.

  1. Michel Dobry, « Les causalités de l’improbable et du probable : Notes à propos des manifestations de 1989 en Europe centrale et orientale », Cultures & Conflits, Numéro 17, printemps 1995.
  2. Hamit Bozarslan, Conflit kurde, Le brasier oublié du Moyent-Orient, éditions Autrement, Paris, 2009, p. 19.
  3. Nous utilisons le terme de « société civile », car il s’agit du terme employé par la population kurde elle-même pour désigner le développement d’associations, ONG, médias, etc. Cependant, comme l’écrit Michel Camau dans son article « Sociétés civiles réelles et téléologie de la démocratisation », cette notion de « société civile » est malléable aussi bien dans la définition qu’en fait un régime pour légitimer son caractère « démocratique » que dans celle défende par un mouvement d’opposition. Aussi, les limites de l’utilisation de cette notion tiennent dans les présupposés de démocratisation que font les acteurs en l’employant. Michel Camau, « Sociétés civiles réelles et téléologie de la démocratisation », Revue internationale de politique comparée, 2002/2 Vol. 9, p. 213-232.
  4. Lire Hamit Bozarslan, Conflit kurde, Le brasier oublié du Moyent-Orient, éditions Autrement, Paris, 2009.
  5. Reporters Sans Frontières, « Après les menaces de mort, les journalistes sont maintenant la cible de tentatives d’assassinat » http://fr.rsf.org/irak-apres-les-menaces-de-mort-les-25-03-2011,39874.html, article publié le 25/03/2011, consulté le 28/03/2011.