Une triple crise, militaire, politique et économique, se profile en Afghanistan. Chacune peut potentiellement provoquer une rupture dans le système politique. Avec le retrait occidental, la progression Taleban1 dans la guerre civile qui fait rage dans les campagnes, les difficultés que posent la succession du président Karzaï dans un fonctionnement clientéliste personnalisé et le mécontentement populaire causé par l’effondrement de l’économie peuvent chacun provoquer une rupture dans le système politique. Ces trois crises s’ajoutent les unes aux autres et s’emboîtent dans une configuration difficile à gérer pour le régime afghan. Sans un changement politique profond, qui ne se profile pas pour le moment, ce dernier n’aura pas les ressources pour faire face à une telle situation.

Incertitude sur le champ de bataille

Dans la guerre civile qui prend place dans les provinces afghanes, la position du gouvernement continue de se détériorer. Les années qui viennent sont particulièrement imprévisibles et les risques de rupture de l’appareil militaire afghan ne sont pas à exclure.

L’OTAN et plus particulièrement les Etats-Unis sont sur le départ. Un nombre réduit de troupes – quelques milliers – est supposé rester, notamment des forces spéciales et des drones. L’OTAN pourra ainsi empêcher les Taleban de prendre les villes et continuer les campagnes d’assassinats ciblés. Cette tactique, qui ne pallie pas l’absence de stratégie, a déjà prouvé son manque d’efficacité, puisque les forces spéciales ne sont pas parvenues à briser l’insurrection lorsque le nombre d’assassinats ciblés était à son plus haut, 2010-2011.

Le contrôle du territoire reposera donc uniquement sur des forces de sécurité afghane dont la qualité reste incertaine. L’Armée nationale afghane (ANA) tient les principaux axes du pays, notamment les routes à l’est et au sud de Kaboul, et dispose de forces spéciales qui constituent la colonne vertébrale du dispositif militaire du régime. Les villages et les districts moins stratégiques sont tenus par la police, (Afghan National Police) et des milices locales sous uniforme (Afghan Local Police), souvent corrompues et incapables de résister aux Taleban. Ces forces de sécurité subissent un niveau de pertes que les troupes occidentales n’ont jamais connu, jusqu’à un millier de morts par mois, concentrés dans le sud et l’est du pays, avec un taux d’attrition que l’OTAN reconnaît comme intenable. Le retrait des troupes occidentales s’accompagne d’une réduction de la couverture du pays par les journalistes, et, en dépit des apparences, la guerre civile fait rage en Afghanistan à une intensité bien plus forte que dans les années précédentes.

La stratégie américaine suggère que les Etats-Unis eux-mêmes ne croient pas dans les capacités de l’armée régulière et de la police, qui demeurent totalement dépendantes de l’appui aérien, de la logistique et des évacuations médicales occidentales. Pour prévenir les conséquences de leur retrait, les Etats-Unis créent, partout dans le pays, des milices qui agissent hors de l’Etat2. Pour ce faire, ils exploitent les tensions locales, donnant des armes à des minorités ethniques, ou à des réseaux politiques locaux, pour ralentir la progression Taleban: d’anciens combattants du Hezb-e-Islami à Andar, Ghazni, des Hazaras à Khas Uruzgan, des Tadjiks à Urgun, dans le Paktika, et à Kunduz. Les hommes de Mir Alam à Kunduz sont ainsi accusés de meurtres, de pillages et de dizaines de viols (un crime relativement rare en Afghanistan et perçu comme une transgression sociale radicale), à tel point que la province concentre à elle seule la majorité des rapports que l’ONU reçoit quotidiennement concernant les violations des droits de l’homme3. En réalité, les Américains créent du chaos, ce qui a pour effet de ralentir les Taleban, mais aussi d’accroître les tensions ethniques et d’affaiblir l’Etat. Lorsque le gouvernement a tenté d’arrêter le chef de la milice hazara à Khas Uruzgan, Abdul Hakim Shujai, à la suite des plaintes de la population locale, les forces spéciales américaines l’ont protégé et exfiltré temporairement du district4.

En face, les Taleban continuent leur progression. Selon le rapport trimestriel d’ANSO, qui enregistre quotidiennement les incidents liés à la sécurité, les attaques Taleban ont augmenté de 47% durant le premier trimestre de cette année, en comparaison avec 20125. Le mouvement armé semble actuellement se positionner en vue du retrait des troupes occidentales, de plus en plus rarement visées. L’insurrection commence à nettoyer de toute présence gouvernementale les districts où elle est le plus solidement implantée, comme la haute Kunar, le Haut Laghman, les zones rurales de l’Helmand, de Kandahar, du Faryab, du Badghis, du Badakhshan, d’Uruzgan ou encore de Zabul6. Les Taleban concentrent en outre leurs offensives dans les provinces autour de Kaboul, Wardak et Logar notamment ; la capture de la capitale, c’est-à-dire des institutions étatiques, constituant l’enjeu de la guerre maintenant que les occidentaux se retirent. Or, si les Taleban ne peuvent s’emparer d’aucune ville d’importance d’ici la fin 2014, ils peuvent commencer à prendre des bases de l’armée de petite taille, 10-20 hommes, voire au niveau de la compagnie (une centaine d’hommes). Il est peu probable que les unités de l’armée, notamment au sud et à l’est, puisse encaisser de telles défaites à répétition.

L’impossible succession

La dégradation de la situation militaire se produit dans un contexte politique profondément instable. Des élections sont annoncées pour le printemps 2014, mais il est maintenant impossible qu’elles soient organisées à cette date, si elles doivent avoir lieu un jour. Le président Karzaï repousse en effet sans cesse la loi qui doit encadrer l’organisation des élections, rendant impossible la préparation technique en amont de la campagne et du scrutin.

En tout état de cause, ces élections devraient ressembler plutôt à une succession. Karzaï monopolise les ressources par son contrôle de l’Etat : il a les moyens de choisir son successeur. Aucun des candidats potentiels ne possède de base politique nationale ; tous manquent, en conséquence, des ressources et de la légitimité pour appliquer la nécessaire réforme du système. Pour le moment, Karzaï laisse planer le doute sur celui qu’il désignera comme son candidat, favorisant ainsi les tractations les plus diverses. C’est pour lui une manière de conserver la main politiquement, au prix d’une paralysie qui traverse l’ensemble de l’appareil politique, personne n’étant capable de prévoir ce qui se passera l’année prochaine et donc de déduire une stratégie à suivre.

Cependant, la succession risque de se révéler particulièrement problématique dans un système politique clientéliste totalement personnalisé. Karzaï a fondé son mode de gouvernement durant la dernière décennie sur des relations de personne à personne, contournant sans cesse les fonctions et les institutions. Avec le soutien des organisations occidentales, étatiques et non étatiques, qui fonctionnent en Afghanistan en court-circuitant, voire en remplaçant l’Etat, il peut diriger le pays sans le soutien de la population, sans constituer de parti politique et sans craindre de contrepoids de la part d’un parlement et d’une justice inefficaces et corrompus.

Cependant, avec un nouveau président, les relations de l’ensemble des acteurs avec le pouvoir risquent d’être reconfigurées. Les loyautés que Karzaï a achetées vont à sa personne, et non à sa fonction ; son successeur devra renouveler tous ces accords dans un contexte politique, économique et militaire particulièrement tendu. Le nouveau président risque de se retrouver paralysé entre les accords, conclus par son prédécesseur, et les conflits, potentiellement violents, liés à la reconfiguration générale des relations de pouvoir au sein de l’Etat.

Crise économique / Crise sociale

La menace la plus grave qui plane sur l’Afghanistan réside dans la dépression économique liée à la réduction drastique de l’aide internationale et au départ de la plupart des organisations occidentales. Les signes de l’effondrement de cette économie totalement extravertie sont de plus en plus manifestes sur le marché immobilier qui a baissé de moitié en un an à Kaboul et d’environ un tiers dans le reste du pays. De nombreuses maisons sont vacantes ou à vendre. La fuite des capitaux, massive bien que difficile à estimer avec précision, est un autre symptôme des anticipations négatives des Afghans vis-à-vis de leur économie dans le contexte de la guerre civile.

De surcroît, l’économie afghane n’est pas du tout compétitive et les quelques industries qui s’étaient développées, autour par exemple du marbre à Jalalabad ou de l’agroalimentaire et des motos à remorques à Hérat, ne résistent pas à la concurrence du Pakistan et de l’Iran. Beaucoup misent sur les ressources naturelles que recèle l’Afghanistan. Or celles-ci ne rapporteront pas de revenus conséquents avant plusieurs années, certainement pas tant que la guerre civile durera et dissuadera les investisseurs.

En outre, l’exploitation des ressources ne saurait constituer une réponse à l’accroissement du chômage occasionné par le retrait occidental. Les Afghans qui travaillent pour les ONG, les agences et les armées occidentales ou internationales font vivre chacun des familles entières. C’est toute la classe moyenne, née de l’afflux d’argent lié à l’intervention, qui voit fondre ses revenus en ce moment et risque de retomber dans la pauvreté. Les populations indigentes des villes afghanes sont particulièrement vulnérables à la dépression économique qui se profile. Ces urbains récents, arrivés dans les années précédentes dans des villes en pleine explosion (Kaboul a triplé en dix ans, d’environ 1,7 en 2002 à près de 5 millions d’habitants en 20137), ne disposent ni des réseaux de solidarité, qui demeurent en zone rurale,ni du capital économique indispensable pour subvenir à leurs besoins dans un tel contexte.

L’effondrement de l’économie afghane pourrait donc déboucher sur une crise sociale et des émeutes dans les villes. Les quartiers périphériques de Kaboul et des villes afghanes, qui s’étendent un peu plus chaque année, sont largement sous-administrés. L’appareil sécuritaire du régime, composé de la police, des services de renseignement et des forces spéciales, focalisé sur les menaces d’attentats Taleban, ne dispose ni des moyens, ni du savoir-faire en matière de maintien de l’ordre. Dans un contexte de mécontentement généralisé, de tensions interethniques croissantes dans les villes et de montée en puissance des organisations religieuses, des émeutes pourraient éclater à Kaboul sous de nombreux prétextes, et le régime se retrouverait alors débordé

  1. On distingue ici entre le nom propre « Taleban », référence au mouvement – et, par métonymie, à ses membres – et le nom commun « taleban », pluriel en persan de « taleb », qui désigne en Afghanistan et au Pakistan les étudiants en religion. La confusion, commune, n’est pas anodine car de nombreux taleban n’appartiennent pas au mouvement Taleban et certains Taleban ne sont pas des taleban.
  2. Le Wardak a constitué le laboratoire de l’établissement de milices, avec la création en 2009 des APPP (Afghan Public Protection Force). Les exactions de ces milices et le mécontentement de la population qui s’est tournée vers l’insurrection ont été parmi les motifs ayant mené Karzaï à exiger le retrait du Wardak des forces spéciales et de leurs supplétifs afghans.
  3. Voir un article du Daily Beast qui traite de Kunduz, http://www.thedailybeast.com/articles/2013/05/22/afghanistan-s-rape-crisis-villagers-fear-u-s-backed-militias.html
  4. Martine Van Biljert décrit l’événement dans un post publié sur le site de Afghan Analyst Network, http://aan-afghanistan.com/index.asp?id=3336
  5. Rapport du 1er trimestre 2013 d’Afghanistan NGO Safety Office, qui collecte quotidiennement des données sur les incidents de sécurité à partir d’un réseau de correspondants dans les provinces.
  6. Voir par exemple les opérations dans le Faryab au mois de mars de cette année, http://www.aan-afghanistan.org/index.asp?id=3401
  7. Aucun recensement n’ayant été réalisé depuis les années 1970, les chiffres sont des estimations de l’administration afghane et des Nations Unies.