« (…) Le syndrome autoritaire perdure dans le cadre de formules politiques renouvelées. » – M. Camau1

Le simulacre d’élection du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi à la présidence de la République en juillet 20132, témoigne de la permanence et de la solidité de l’ancrage autoritaire de l’appareil d’État égyptien. Malgré les changements politiques depuis 2011, le maintien des mêmes acteurs politiques au sein de l’appareil sécuritaire, y compris au cours de la présidence de Mohamed Morsi, conduit, si ce n’est à une « restauration » autoritaire, du moins à sa recomposition dans le cadre d’un mouvement de contre-révolution. Pour saisir les modalités de reproduction et les transformations des pratiques autoritaires au niveau national, le cas d’étude de la question migratoire, et plus précisément de la migration forcée des exilés3 soudanais en Egypte, constitue une entrée analytique particulièrement pertinente. En effet, la question migratoire est elle-même administrée par l’organe sécuritaire principal, la Sûreté d’État (amn al-dawla), et non par un ministère ou autre organe gouvernemental. Elle représente donc à la fois une clé de lecture du contexte politique régional et des espaces migratoires, mais aussi du « syndrome autoritaire » égyptien4.

Le traitement politique de la migration forcée en Égypte est central, en ce qu’il justifie aux yeux des autorités égyptiennes la mise en œuvre d’une gestion sécuritaire, plutôt que l’instauration d’une politique publique d’asile encadrée législativement. Les opposants politiques soudanais considérés dans le cadre de cet article ont fui des régions en proie au conflit armé avec le gouvernement central soudanais d’Omar al-Bashir ; ce sont principalement des réfugiés du Darfour, du Kordofan et Nil Bleu5. Les chiffres prévisionnels du HCR font état pour 2015 d’environ 15 000 réfugiés soudanais, 15 500 demandeurs d’asile6, mais ne prennent pas en compte les migrants soudanais disposant de visas, ni ceux pouvant résider sur le sol égyptien sans aucun visa. Il s’agit notamment des familles installées avant la tentative d’assassinat d’Hosni Moubarak en 1995 à Addis Abeba. Elles échappent ainsi au changement de réglementation intervenu après ces événements, qui impose pour la première fois des visas aux Soudanais en Egypte. Sont estimés à 10 000 les migrants nord-soudanais non-réfugiés. Or, l’exilé incarne la figure d’un étranger qui, au même titre que les opposants politiques égyptiens largement réprimés depuis le coup d’État de juillet 20137, représente aux yeux des autorités égyptiennes une menace pour la sécurité nationale et l’ordre établi. Il est notamment accusé d’importer avec lui les clivages politiques de son pays d’origine. Dans le cas qui nous intéresse –celui des exilés soudanais-, c’est autour de l’islam politique que se cristallisent les changements de perception de cette figure particulière de l’étranger. Dans une société fortement polarisée autour du conflit entre Frères musulmans et armée, les résonances des conflits au Soudan, autour de problématiques souvent jugées comme similaires par l’opinion publique et les autorités égyptiennes, ont un impact important. Au niveau local, aussi bien du point de vue de la politique intérieure que des dimensions de la politique étrangère concernées, ces résonances conditionnent l’accueil que cet étranger trouve en Égypte et les stratégies qu’il met en œuvre pour y faire face.

Cette réflexion amène donc à regarder autrement la question de la situation des réfugiés en Égypte, à l’observer et à l’analyser non pas comme indépendante d’une réalité sociale et politique égyptienne désintéressée du sort des réfugiés, mais au contraire comme intégrée à une configuration où différents espaces de la société se font écho. Le vide législatif sur la question de l’asile, qui limite l’intervention administrative et sociale d’acteurs gouvernementaux, se trouve comblé, pour les réfugiés, par les mêmes pratiques politiques que celles qui s’appliquent aux citoyens égyptiens. On peut notamment citer la question du contrôle de la population aux check points après juillet 2013, où les habitants des quartiers périphériques subissent de plein fouet corruption et arbitraire policier lorsqu’ils tentent de rejoindre les différents centres urbains. C’est l’hypothèse de ces jeux d’écho et d’articulations entre question migratoire et question intérieure que cet article se propose d’explorer, au regard de la situation des exilés soudanais, pris dans un contexte de crises et de ruptures politiques répétées depuis la Révolution du 25 janvier. Les années 2000 de la présidence d’Hosni Moubarak, l’élection de Mohamed Morsi en juin 2012, le mouvement de contre-révolution en cours depuis sa destitution le 3 juillet 2013 et l’élection d’Abdel Fattah Al-Sissi constituent les cadres de cette analyse. Les migrations et situations d’exil constituaient jusque récemment un « point aveugle »8 dans l’étude des révolutions arabes, et leur prise en considération n’en est encore qu’à ses débuts ; or elles constituent une grille de lecture particulièrement intéressante, par les marges, de ces phénomènes politiques et sociaux. On s’intéressera donc aux stratégies mobilisées par les exilés soudanais dans ce contexte de crises politiques, au regard des trois périodes citées. Cet article repose sur des enquêtes ethnographiques réalisées entre septembre 2013 et mars 2014, au Caire, à Alexandrie et à Khartoum.

Place Mustafa Mahmoud – Place Tahrir : ouverture limitée d’un nouveau champ des possibles

En 1995, la tentative d’assassinat d’Hosni Moubarak à Addis Abeba marque un tournant dans la politique migratoire égyptienne à l’encontre des migrants soudanais. Ce changement s’inscrit dans un climat déjà tendu entre les deux pays. Il s’explique en partie par l’accusation faite au Soudan d’avoir accueilli les membres des partis islamistes égyptiens responsables de l’assassinat du président Anouar Al Sadate – une accusation renouvelée avec les responsables de la tentative d’assassinat d’Hosni Moubarak. A partir de 1995, les migrants soudanais, pour la première fois de l’histoire entre les deux pays, se trouvent contraints de demander un visa pour entrer sur le territoire égyptien9. Les tensions se cristallisent autour du soutien apporté par le régime soudanais aux Frères musulmans égyptiens, que les régimes successifs en Égypte depuis Nasser n’ont eu de cesse de réprimer. Ces tensions favorisent l’installation d’opposants politiques soudanais au Caire, où ils sont favorablement perçus en raison de leur rejet du régime soudanais avec lequel l’Égypte est elle-même en conflit latent.

C’est dans ce contexte qu’en décembre 2005, place Mustafa Mahmoud au Caire, à proximité des locaux du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR), quelques milliers de réfugiés soudanais participent à un sit-in pacifique de plusieurs semaines. Ils s’opposent à la décision du HCR de ne plus accorder le statut de réfugié aux Soudanais, suite aux accords de paix de juin 2004 entre Soudan et Soudan du Sud. Entre le 29 et le 30 décembre 2005, le HCR, incapable de contenir le mouvement, fait appel aux autorités égyptiennes afin d’évacuer les lieux, tout en déclarant par ailleurs craindre une action violente de la police. Celle-ci intervient en effet et massacre des centaines de réfugiés10. Le nombre de morts varie selon les sources de 28 à 150, comprenant des enfants. Environ deux mille réfugiés sont arrêtés et détenus dans divers camps et prisons de l’armée11. L’événement fait scandale et révèle les liens complexes entretenus par le HCR avec les autorités égyptiennes, liens renforcés ou conditionnés par le statut précaire de l’agence onusienne en Égypte. Le HCR dispose en effet d’une représentation basée au Caire, mais cette présence fait l’objet d’une lettre d’entente, et non d’accords de siège comme c’est généralement le cas. Cette situation le place dans une position d’insécurité permanente quant à la pérennité de ses actions en Égypte. Elle le prive par exemple de l’immunité diplomatique, qui consoliderait ses activités. Or, le droit égyptien ne prévoit pas de droit d’asile et donc d’encadrement juridique et social de ces situations sur son territoire. Le HCR a ainsi à sa charge d’administrer cette question, sans que ses activités ne soient reconnues ou soutenues d’une quelconque manière par le gouvernement égyptien. Ceci pose dès lors l’un des paradoxes au cœur de l’étude des migrations dans le pays. L’Égypte est un pays « d’accueil » de facto, de par la durée des installations des réfugiés sur son territoire notamment. Pourtant, malgré les nombreux accords internationaux ratifiés, c’est une politique de transit qui est de fait pratiquée par l’État égyptien. Définissant les migrations comme ponctuelles et inscrites dans un projet migratoire n’ayant pas pour objectif l’installation en Egypte, cette politique a longtemps permis de tolérer une circulation, bien souvent officieuse et clandestine, des migrants sur le sol égyptien en partance vers l’Europe ou Israël. Officiellement, cette situation tend à être modifiée en raison de la pression exercée par l’état israélien sur l’Egypte pour un contrôle accru de leur frontière commune dans le Sinaï12.

Les mobilisations des réfugiés soudanais en 2005, qui réunissent plusieurs milliers de personnes au plus fort des manifestations, interviennent dans un contexte marqué par l’émergence d’une série de mouvements sociaux particulièrement importants, tels que le mouvement Kifaya13. A cette époque, Hosni Moubarak cherche en effet à donner à la communauté internationale des « gages démocratiques », participant de la construction d’un « autoritarisme consolidé »14. Ce semblant d’ouverture démocratique a pu ouvrir un espace à l’organisation de mobilisations sociales, qui participent alors de la formation d’acteurs politiques clefs. En effet, ces derniers joueront un rôle central dans le mouvement révolutionnaire de janvier 2011. Les mobilisations égyptiennes ont sans doute ouvert un champ des possibles qui a encouragé des populations réfugiées, habituellement extrêmement discrètes dans l’espace public égyptien, à descendre dans la rue.

Pour autant, la présence d’exilés soudanais lors des mobilisations massives de la Révolution de janvier 2011, reste très marginale. Si les événements politiques suscitent l’intérêt, voire l’engouement, les revendications ne fédèrent ni les réfugiés, ni les exilés. Certains diront « Ce n’est pas notre Révolution », et évoqueront les coûts considérables à se mobiliser pour un pays qui n’est pas le leur. En 2005, place Mustapha Mahmoud, la brutalité de l’intervention policière contre les réfugiés, les arrestations et emprisonnements dans des prisons militaires et les jugements face à des tribunaux militaires, avaient déjà montré que les réfugiés, au-delà des seuls opposants politiques soudanais, étaient perçus comme une menace à l’ordre établi. Ils furent en conséquence traités selon les mêmes pratiques autoritaires que les citoyens et opposants politiques égyptiens15. Réfugiés, exilés, opposants, militants, sympathisants de l’opposition soudanaise sont donc en mesure d’évaluer les risques encourus face à la répression menée dans les premiers temps des mobilisations. Ils ont développé des mécanismes de discrétion vis-à-vis des autorités, leur permettant de s’adapter au contexte politique et social. Ces mécanismes sont particulièrement frappants au regard des ruptures politiques qui suivent le début de la Révolution du 25 janvier 2011 et la chute d’Hosni Moubarak.

La présidence Morsi : une inversion des rapports de force

Dès les débuts du conflit au Darfour, certains groupes de l’opposition se sont organisés en prévision du départ en exil de milliers de Soudanais. Dans les milieux aux capitaux économique et social forts, les plus jeunes membres de l’opposition sont envoyés à l’étranger par leurs familles, aux États-Unis notamment, afin de finir leurs études et d’obtenir des diplômes. Les autres jeunes sont bien souvent directement combattants. Les journalistes, les intellectuels engagés, étudiants et jeunes diplômés des universités soudanaises, sont envoyés dans les pays frontaliers pour œuvrer aux côtés des réfugiés, au maintien de contacts auprès de ces populations. Les combattants restent dans les zones du conflit pour mener la lutte armée16. Il devient ainsi important pour les opposants politiques de maintenir une présence en Égypte, au côté de populations réfugiées en situation de rupture avec leur communauté d’origine. Les autorités égyptiennes sous Hosni Moubarak laissent se mettre en place des actions politiques, telles que des ateliers de formation politique et des rencontres visant à faire le lien entre les différentes parties de la diaspora du Darfour.

Ces activités se font en parallèle des associations créées par des militants politiques convertis au travail social en Égypte ; celles-ci peuvent être des associations locales égyptiennes, des ONG internationales comme des structures plus informelles. Les travailleurs sociaux engagés dans leur réalisation mettent à la disposition des luttes contre le régime soudanais les ressources et compétences acquises dans ce nouveau secteur d’activité. Invisibles en tant qu’activistes, militants ou opposants officiels, ces travailleurs sociaux ont cependant un rôle institutionnalisé au sein d’associations locales ou internationales, soutenues notamment par le HCR. Ces mobilisations, parfois clandestines, souvent discrètes et sous couvert de travail social, sont mises en œuvre en vue d’un retour au Soudan après l’hypothétique renversement du président et du régime actuels. En juin 2012, l’élection du candidat Frère musulman Mohamed Morsi vient perturber l’équilibre, malgré tout précaire, qu’avaient trouvé les exilés soudanais au Caire. L’amélioration des relations entre les deux États se traduit par exemple par la visite du président soudanais en Égypte, les 16 et 17 septembre 2012. Pour les exilés soudanais, ce changement de situation constitue la sonnette d’alarme d’une configuration qui ne leur est plus favorable, l’entrée dans un « scénario déjà trop connu » 17 qui entraine la mise en œuvre de mesures préventives telles que la fuite des opposants politiques en Ouganda. Forts de leur expérience passée, les opposants soudanais du Darfour notamment anticipent donc les pratiques répressives qui risquent de les viser. L’argumentaire répressif qui avait conduit au massacre des réfugiés en 2005 a changé après 2012, il s’agit désormais de favoriser les relations diplomatiques avec le voisin soudanais, dont le régime islamiste peut constituer un allié dans la région. Ce changement de stratégie des militants soudanais montre combien les exilés ont compris la place sensible qu’ils occupaient dans les représentations des différents gouvernements égyptiens vis-à-vis du Soudan. L’invisibilité sociale et physique des exilés soudanais dans l’espace public en Égypte ne les exempt pas de stigmatisations, notamment politiques et sociales, les rendant bien visibles aux yeux des autorités. Les départs des opposants sont collectifs, décidés en concertation, quelles que soient les tendances politiques de ces opposants en exil, et ce afin de rejoindre des acteurs jouant des rôles similaires en Ouganda.

Plusieurs entretiens réalisés au Caire en 2014 font état de la répression à distance menée par le régime soudanais. Celle-ci s’organise autour d’un personnel diplomatique en poste au Caire et exerçant des pressions sur les exilés. Le départ de Mohamed Morsi en juillet 2013 et le retour de l’armée au pouvoir marquent un retour au calme à cet égard. On constate a posteriori que l’élection de Mohamed Morsi a permis des changements d’attitude de la part des personnels diplomatiques soudanais, jusqu’alors très discrets en raison du terrain hostile que constituait pour eux l’Égypte pré-2011. Khartoum saisit l’opportunité de la présidence de Mohamed Morsi pour exercer une répression sur les exilés. Les représentants du régime soudanais en poste en Égypte ne sont pas sans savoir que bon nombre d’entre eux exercent une fonction dans le secteur de l’aide humanitaire et sociale aux réfugiés, mais aussi dans celui de la culture. Les centres culturels visent en effet à entretenir et à valoriser des initiatives et actions collectives renforçant les liens des populations soudanaises en exil. Ces centres, comme les locaux des ONG spécialisées dans l’aide aux réfugiés, sont des lieux de sociabilité et de socialisation quotidiens pour les Soudanais issus des régions en conflit avec le gouvernement central. Contrôler ces lieux, c’est donc contrôler l’espace au sein lequel se créent, circulent, évoluent les opinions politiques et publiques des populations réfugiées.

La mise en œuvre de stratégies d’ajustement au régime de l’État d’accueil ne concerne donc pas uniquement les exilés : elle s’applique aussi aux personnels diplomatiques proches du régime en place au Soudan et vivant en Égypte. Ces derniers sous Morsi ne se sentent plus menacés par les désaccords entre les deux pays et tentent de profiter de l’absence des leaders de l’opposition soudanaise. Ces clivages éclairent la relation entre le contrôle des populations mis en place par l’État d’accueil au niveau national et les jeux d’alliances de ce dernier à l’échelle régionale ; au même titre que les ruptures politiques mettent alors en lumière la reproduction en Égypte des clivages politiques et sociaux inter-soudanais. Les opposants politiques soudanais qui incarnaient sous Moubarak des alliés face au régime d’Omar al-Bashir, représentent sous Morsi des adversaires à l’installation de partis islamistes tels que les Frères musulmans à la tête des États de la région.

Exilés soudanais et contre-révolution : effets d’une « restauration » autoritaire

Le 30 juin 2013, à l’initiative du mouvement Tamarrud et de plusieurs partis de l’opposition égyptienne, des manifestations massives ont lieu dans tout le pays. Elles réinvestissent les lieux emblématiques de la Révolution du 25 janvier 2011, au premier rang desquels la place Tahrir au Caire. Ces mobilisations réclament le départ du président Mohamed Morsi et dénoncent ses échecs à améliorer la situation économique, sécuritaire et sociale de l’Égypte. Le 3 juillet 2013, l’armée égyptienne destitue Mohamed Morsi, coup d’État à la suite duquel, dès le 5 juillet 2013, s’engage une vague de répression. La période de contre-révolution démarre alors. Principaux ciblés alors qu’ils contestent lors d’un sit-in sur la place de Rab’a Al-Adaweyya la destitution du président islamiste, près d’un millier de partisans des Frères musulmans sont massacrés entre le 14 et le 17 août 201318. Dans le même temps, une propagande anti-Syriens est menée dans l’ensemble du pays. Lancée par les nouvelles autorités égyptiennes, elle est reprise par les médias officiels. Les réfugiés syriens sont accusés d’être pro-Frères musulmans en raison du soutien affiché de Mohamed Morsi à la révolution syrienne lors de sa présidence19, et de participer au chaos que les Frères musulmans auraient installé dans le pays. Alors que les réfugiés soudanais, comme les réfugiés palestiniens, avaient jusque-là canalisé une grande partie de réactions populaires xénophobes, elles-mêmes instrumentalisées par le régime pré-2011, c’est au tour des réfugiés syriens d’être pris pour cible.

Des exilés soudanais interviewés en septembre 2013 observent cela sans étonnement : «  aujourd’hui c’est eux, hier c’était nous. Tout change très vite. »20. Ils n’hésitent pas à parler de la « naïveté » des Syriens, nouveaux venus, arrivés dans un contexte favorable en raison de la politique d’accueil de Mohamed Morsi, qui affichait donc clairement son soutien à la révolution syrienne21. Les réfugiés syriens ne se seraient pas assez « méfiés ». Ces discours interprétatifs témoignent en miroir des stratégies développées au cours de l’exil. Les pratiques routinières montrent un ensemble de mécanismes visant à éviter par exemple la mobilité dans des espaces géographiques non connus pouvant conduire à des arrestations arbitraires et des détentions dans des camps militaires. Les réfugiés contournent aussi l’isolement dans des espaces non communautaires, où les interactions avec les populations locales égyptiennes peuvent se révéler très compliquées. Ils font en sorte de ne pas réaliser de démarches administratives, ou de ne pas gérer de contentieux, sans intermédiaire issu de la « communauté ». Ces intermédiaires ont pour rôle d’assurer la bonne compréhension des démarches liées à l’asile notamment. Un réfugié, y compris s’il n’entretenait pas de lien fort avec une quelconque communauté soudanaise dans le pays de départ, se trouve dans l’exil contraint par les différents modèles de gestion de la migration (international, étatique, local) de rejoindre un groupe afin de s’inscrire dans une organisation sociale parallèle à celle de la société égyptienne. Un ordre social propre à la migration forcée est alors construit, conduisant à un renforcement de liens communautaires, même relativement factices.

La communauté réinventée vise à s’adapter aux exigences des institutions internationales. Depuis les événements de Mustafa Mahmoud, le HCR a notamment renforcé le rôle des community leaders, instaurant une gestion communautaire de l’asile. Grâce à eux, il espère éviter la répétition du scénario de 2005, où le manque de relais auprès des populations réfugiées avait participé à l’absence de dialogue avec les manifestants et, en conséquence, à l’intervention sanglante de la police égyptienne. Le HCR avait alors été accusé de ne pas avoir été en mesure de protéger des individus relevant de son mandat.

Les exilés soudanais pensent donc leurs stratégies politiques et routinières en fonction du régime en place et de ses orientations partisanes et clientélaires. Après la destitution de Mohamed Morsi en juillet 2013, les élites politiques qui avaient fui en Ouganda reviennent s’installer en Égypte. D’autres acteurs de la scène culturelle et associative soudanaise en exil revoient aussi à ce moment les collaborations initiées avec des proches du gouvernement soudanais durant la présidence de Morsi. Les tentatives de censure et de cooptation, par les employés de la diplomatie soudanaise au Caire et citées précédemment, ne sont plus prises au sérieux et peuvent être écartées, en se retirant par exemple de certains projets initiés sous la contrainte. Ces jeux d’alliances entre groupes22 adverses de Soudanais témoignent des moyens forgés par les exilés pour composer avec la répression à distance que peut exercer le régime soudanais, avec l’accord plus ou moins tacite des autorités locales. Ils illustrent aussi la manière dont les exilés peuvent évaluer leur capacité de résistance au pays d’origine comme au pays d’accueil, en fonction des changements de régime. Les variations dans les rapports de force entre expatriés et exilés soudanais – au grès des pressions, menaces et intimidations en tout genre des premiers sur les seconds – s’accordent par exemple aux ruptures politiques traversées par l’Égypte.

Conclusion

Le cas des opposants soudanais en exil au Caire permet de sortir de la dualité entre « dedans » et « dehors » souvent apposée à la migration. Il illustre en effet la façon dont la figure de l’étranger et les conditions qui lui sont réservées sont révélatrices de pratiques politiques du régime en place. Les stratégies des acteurs ont conduit à un renforcement des cohésions au sein de différents groupes parmi les populations réfugiées. Ces cohésions peuvent être d’ordre régional ou communautaire, les deux se mêlant souvent. Elles sont parfois religieuses, comme avec les communautés chrétiennes réunies autour des églises soudanaises du Caire. Ces cohésions forment un rempart entre les populations réfugiées et le contexte autoritaire du pays d’accueil. Or, cette gestion sécuritaire des populations immigrées n’est pas sans rappeler l’arbitraire bureaucratique, policier et économique appliqué aux populations égyptiennes qui vivent par exemple dans les mêmes quartiers d’habitat dit « informel » ou « non-planifié » 23 que les réfugiés. Il en résulte des phénomènes communs : apparition d’intermédiaires entre l’Etat, le HCR et les populations égyptiennes et réfugiées, renforcement du rôle des notabilités et de l’importance des pratiques clientélaires, organisation en regroupements locaux de type associatif, développement de services autogérés et de vigilantisme, augmentation de la criminalité et de la présence de bandes organisées, pour ne citer que cela. A une échelle plus macro, le cas étudié ici montre les ressorts entre politique intérieure et extérieure, au gré d’enjeux souvent présentés comme « sécuritaires » par les autorités égyptiennes, bien qu’ils soient régulièrement d’ordre diplomatique, politique ou encore économique.

  1. « Globalisation démocratique et exception autoritaire arabe », Critique internationale, n° 30, 2006, p. 75
  2. Les élections égyptiennes qui se sont déroulées fin mai 2014 ont fait l’objet de nombreuses critiques parmi les observateurs internationaux et locaux. Ces derniers critiquaient notamment un climat répressif lié aux nombreuses arrestations d’opposants politiques issus des Frères musulmans et de la gauche révolutionnaire, ayant conduit à un fort taux d’abstention et à une censure des médias. Ils font par ailleurs état d’une absence de visibilité complète sur le processus électoral et les modalités du vote, en particulier hors du Caire, et critiquent la création d’une troisième journée de vote afin de pallier le taux record d’absentéisme (passé de 37% au deuxième jour des élection à 47,3% après le troisième, un résultat inférieur à celui des précédentes élections en juin 2012, comptant 51,7% de votants. Cette procédure aurait aussi eu pour effet de favoriser la fraude électorale. Pour plus d’informations, voir les rapports des observateurs de l’Union européenne délégués sur place. Rapport préliminaire , et rapport final ).
  3. L’usage de catégories propres à la migration forcée pour définir les acteurs concernés pose problème. Les acteurs faisant l’objet de cette recherche ne sont pas tous des réfugiés, notamment si l’on s’en tient aux définitions institutionnelles et administratives. Par ailleurs, si l’on se reporte à la définition de l’exil par Stéphane Dufoix comme « un ensemble d’activités politiques orientées vers la transformation de la situation politique dans le pays d’origine » (Stéphane Dufoix, « La communauté politique des exilés, une nation hors l’État », Hommes et Migrations, dossier « Trajectoires en exil » 1253 (2005)), certains continuent de se mobiliser depuis l’Égypte, ceux-là peuvent donc être qualifiés d’exilés. En revanche, d’autres cessent d’être actifs politiquement pour différentes raisons : impossibilité de s’intégrer à des réseaux de mobilisation, politisation à peine entamée et avortée par le départ du Soudan, choix idéologiques ou personnels ayant changé, menaces effectuées contre une partie des familles restée au Soudan. Ces acteurs ne devraient donc pas être qualifiés d’exilés mais simplement de réfugiés; ce qui est impossible pour les raisons citées précédemment. C’est pourquoi, on parlera d’exilés pour parler aussi bien des acteurs engagés que désengagés, ou en cours de désengagement. On parlera aussi pour les qualifier d’opposants politiques, cette terminologie offrant plus de possibilités. Par « opposants politiques », on entend parler d’acteurs ayant engagé une démarche contestataire au Soudan (hommes politiques, militants, activistes, manifestants ou individus mobilisés ponctuellement).
  4. Michel Camau, « Globalisation démocratique et exception autoritaire arabe », Critique internationale, n° 30, 2006, p. 75.
  5. Les exilés darfouris arrivent au Caire à partir du début de la guerre civile en 2003 et sont proches des différents mouvements de libération du Soudan (Sudan Liberation Movement (SLM), Sudan Liberation Army (SLA), ou encore Justice and Equality Movement (JEM)). Les Soudanais du sud du Kordofan et Nil Bleu affluent davantage depuis 2011 et l’intensification des combats contre Khartoum. Ils sont proches du SPLM/N (Sudan’s People Liberation Movement devenu Sudan People’s Liberation Movement-North après l’indépendance du Soudan du Sud). Ces groupes sont regroupés désormais dans une alliance: le Front Révolutionnaire.
  6. Cf. Chiffres officiels du HCR,  consultée le 25 mars 2015.
  7. Les événements du 3 juillet 2013 et des semaines suivantes renvoient à l’une des définitions classiques, en science politique, d’un coup d’État : le renversement par les forces armées d’une autorité étatique élue. Or, Mohamed Morsi avait été élu président en juin 2012 à la suite des premières élections démocratiques découlant du processus révolutionnaire engagé en janvier 2011.Il semble donc nécessaire de dissocier les mobilisations massives du 30 juin 2013 appelant au départ de Mohamed Morsi des événements du 3 juillet 2013, qui s’inscrivent dans un même contexte mais relèvent d’une dynamique différente.
  8. Extrait de l’appel à communication du colloque de l’ERC Wafaw (Tunis, octobre 2014) « Diasporas, migrants et exilés : quels rôles dans les révolutions et transitions politiques du Monde Arabe ? », rédigé par Claire Beaugrand et Vincent Geisser. Pour un compte-rendu complet voir les Carnets de l’Iremam en ligne , consulté le 23 novembre 2014.
  9. ZOHRY, Ayman, « The Place of Egypt in the regional migration system as a receiving country », Revue européenne des migrations internationales, vol. 19, n°3, 2003, mis en ligne le 13 octobre 2004, consulté le 1er juin 2014.
  10. Sur ces événements voir : Harrell-Bond, Barbara, « Le drame de la place Mustapha Mahmoud au Caire raconté par Barbara Harrell-Bond », Recueil Alexandries, Collections Reflets, avril 2006. Voir aussi, AGIER, Michel, Managing the Undesirables, Polity Press, 2011, p. 13 « In Cairo, on 30 December 2005, a horrific massacre took place, in which the Egyptian police killed dozens of Sudanese (27, including 7 children, according to official figures, over 150 according to certain lawyers and voluntary organizations) […]. » ; Ou encore : Azzam F. (ed.), A Tragedy of Failures and False Expectations: Report on the Events Surrounding the Three­month Sit-­in and Forced Removal of Sudanese Refugees in Cairo, September–December 2005, Cairo, Forced Migration and Refugee Studies Program, American University in Cairo, 2006.
  11. Voir par exemple cette reprise de l’AFP.
  12. Pour plus d’informations sur ce point, voir l’article de Pauline Brücker pour NORIA.
  13. « Kifaya », qui signifie en arabe égyptien « Ça suffit » est un mouvement d’opposition de la société civile égyptienne, particulièrement mobilisateur dans les années de sa création (2004). Mouvement pour le changement et contre le régime d’Hosni Moubarak, il appelait à une vaste réforme du pouvoir politique. Bon nombre de ses militants furent parmi les premiers à se mobiliser lors de la Révolution du 25 janvier. Voir notamment les travaux de Sarah Ben Nefissa sur ces questions : BEN NEFISSA, Sarah, « Verrouillage autoritaire et mutation générale des rapports entre l’État et la société en Égypte », Confluences Méditerranée, n°75, 2010, p. 145 ; ou encore : BEN NEFISSA, Sarah, « ‘‘Ça suffit’’ ? Le ‘‘haut’’ et le ‘‘bas’’ du politique en Égypte », Politique africaine, n° 108, 2007, p. 5-24
  14. CAMAU, Michel, « Globalisation démocratique et exception autoritaire arabe », Critique internationale, n° 30, 2006, p. 77
  15. Plusieurs cas ont pu être recensés, notamment grâce au travail d’avocats militant pour la défense des droits des réfugiés ou contre la dictature militaire et le recours aux tribunaux militaires pour des affaires concernant des civils.
  16. Entretien avec O., 10 mars 2014, Le Caire, Égypte.
  17. Entretien réalisé avec M., community leader au sein d’une ONG locale, 3 février 2014, Le Caire, Égypte.
  18. Voir le rapport de Human Rights Watch sur les événements, consulté le 10 novembre 2014.
  19. Cette question a fait l’objet d’un mémoire de Master 2 Recherche en Sociologie, réalisé par l’auteure en 2013-2014, Aix-Marseille Université, et intitulé : Élites réfugiées et régime autoritaire. Les cas syrien et soudanais dans l’Égypte contemporaine.
  20. Entretien réalisé au Caire, 10 septembre 2013.
  21. En particulier lors d’un discours de soutien à la Syrie, dans un stade du Caire, le 15 juin 2013.
  22. On parle ici des proches du gouvernement soudanais versus les opposants politiques des différentes organisations.
  23. Sur ce point, voir notamment la thèse de Patrick Haenni : L’ordre des caïds, conjurer la dissidence urbaine au Caire, paru chez Karthala en 2005.